Inceste : libérer la parole des victimes, pour utile, ne suffit pas

On se réjouit de l’initiative prise par les pouvoirs publics, sous l’impulsion de Charlotte Caubel,  secrétariat d’Etat en charge de l’enfance, de lancer une grande campagne médiatique de sensibilisation aux violences sexuelles faites aux enfants spécialement l’inceste

Cet appel à libérer la parole des victimes pour ne pas être original s’imposait (1). Encore trop d’enfants, voire d’adultes, vivent sous l’emprise, la honte ou la crainte de ce qui va être déclencher par leur révélation. Il est bon de les encourager à révéler ce qu’ils ont pu supporter, ne fut-ce que pour insécuriser les auteurs potentiels qui, par-delà leur acte, inflige une pression sur leurs victimes pour qu’elles se taisent.

Sans remettre en cause le moins du monde la légitimité et l’opportunité de cette campagne d’information la démarche engagée ne peut pas en rester là.

Déjà on s’accordera  à  relever que la crédibilité du message et l’impact sur les personnes concernées dépendra du sentiment que cette parole est entendue, décryptée, bien analysée et débouchera sur des réponses appropriées au regard de la situation individuelle de chacun. Or force est de constater aujourd’hui les services de protection de l’enfance sont en grande souffrance pour prendre en charge ces situations (2), mais que déjà en amont les services de police et de justice sont eux-mêmes en grande difficulté pour enquêter et engager des poursuites. On peut craindre si les moyens humains et financiers ne sont pas affectés à hauteur à la gestion des situations révélées le message lui-même de cette campagne en sera affecté. Pour ne prendre que ce seul exemple d’actualité, il est navrant qu’une personne dûment informée du harcèlement scolaire subit un enfant qui au final devait se suicidera n’ait pas pu joindre le « 119 » qui pourtant, de par la loi, a cette mission de recevoir les signalements de situation l’enfant en danger !

Tout aussi préoccupant, des barrages psychologiques, culturels et institutionnels, fondés sur de fausses représentations de la loi peuvent exister et faire obstacle  à la révélation de situations qui peuvent être connues de tierces personnes sinon même de professionnels. Trop fréquemment ceux qui savent se retranchent derrière le souci de respecter la vie privée et la confidentialité des informations reçues, observées ou analysées. Très concrètement on regrettera que les pouvoirs publics ne rappellent pas avec vigueur l’ordre de la loi qui veut de longue date que la protection de la personne en péril, spécialement d’un enfant l’emporte sur les obligations de confidentialité. *

Il ressort en effet de la loi française (articles 223-6 et 226 13 et 226 14 du code pénal) que celui qui, ayant conscience d’un péril, ne mobilise pas les moyens à sa disposition pour tenter, en agissant ou en parlant, de faire cesser cette situation, où  la personne est en péril est cinq fois plus condamnable que celui qui viole le secret professionnel. Qui plus est, la loi est claire en affirmant que ce devoir  de protection pèse sur tout un chacun : « Quiconque » affirme l’article 226-3 CP. En d’autres termes, l’obligation pèse sur tout un chacun, y compris sur les personnes tenues au secret sous la menace de sanction pénale.

Faut-il encore rappeler que ceux qui s’efforcent de faire cesser ce péril ne sont susceptibles d’aucune sanction pénale, civile ou disciplinaire pour avoir parlé ! (3).

Reste que pour utile cette campagne est insuffisante : elle peut être de nature à rendre justice à plus d’enfants victimes, mais l’enjeu prioritaire n’est-il pas de faire en sorte que de nouveaux enfants ne soient pas victimes d’agression sexuelles en général, d’inceste en particulier ? Nous ne nous satisferons pas que d’ici cinq ans une nouvelle enquête INSERM vienne nous apprendre que 5 millions et demi d’adultes allèguent encore avoir été victimes de violences sexuelles le temps de leur enfance dont 3 millions au sein de leur famille. Certes il serait illusoire utopique de penser éradiquer ces violences séculaires. Pour autant la mobilisation observée actuellement sur ce thème permet  de s’attacher à réduire sensiblement le nombre de passages à l’acte par un discours politique fort. On  doit avoir cette ambition et s’en donner les moyens

Pour cela il nous semble qu’il revient rappeler publiquement l’interdit de l’inceste et d’une manière générale des violences sexuelles faites aux enfants. Non pas tant en rappelant l’interdit moral et l’ordre de la loi, mais en insistant ce sur quoi nous avons progressé récemment collectivement, à savoir la prise de conscience de l’impact destructeur sur les victimes de ces actes commis même plusieurs décennies plus tard. Les travaux hier de la CIASE et aujourd’hui de la CIIVISE ainsi que plusieurs témoignages forts rendus publics ne peuvent plus amener à banaliser l’impact de ses actes sur la personne qui la supporte. Ce constat saute aux yeux quand on s’est trouve, notamment face à un homme de 72 ans apparemment tout fringant qui se présente en entrant dans votre bureau comme chef d’entreprise, père de trois enfants pour se retrouver  effondré et en larme 45 minutés plus tard après voir avoir restitué les violence sexuelles supportées quelques six décennies plus tôt. Toute sa vie en aura été affectée!

Plus que jamais sur la base de la loi du 21 avril 2021 il nous semble que les pouvoirs publics devraient communiquer fortement sur l’interdit fait aux adultes notamment d’avoir des relations sexuelles avec des personnes mineurs de 15 ans. Le plaisir de l’adulte ne peut pas se satisfaire au prix du mal infligé !

On aura compris qu’il ne s’agit pas critiquer ou de s’opposer à la démarche de communication entreprise, mais simplement souhaiter qu’au plus tôt on ait le souci de la qualité de la réponse apportée à ceux qui révèlent les faits dont ils ont été victimes, que soit rappelée à tout un chacun l’obligation de  porter aide et assistance à la personne en péril, et surtout que ce soit rappelé publiquement au  ,om de la souffrance infligée injustement l’interdit de l’inceste et plus généralement des violences sexuelles 

Force est de reconnaitre que jusqu’ici on n’a pas su collectivement dénoncer que si dans tant de familles de France – 170 000 enfants seraient incestués chaque année – on s’autorise ces pratiques, c‘est bien qu’il y aune tolérance implicite. En d’autres termes, quand une pratique est aussi répandue on peut dire qu’il y a encore une tolérance sociale. Il faut combattre cette posture et ce non-dit. Il faut oser aborder publiquement ces comportements. Et, complexité de l’exercice, il faut réfléchir collectivement aux réponses à apporter à ces pulsions sexuelles pour les contenir et les détourner. La démarche est alors bien plus exigeante.

Il sera ici intéressant de voir quelles préconisations avancera prochainement  la CIVISE dont la mission vient à échéance et que beaucoup souhaiterait déjà voir maintenue. On ne doute pas que des pistes intéressantes seront développées pour garantir et muscler la réponse sociétale aux faits révélés. Déjà certaines ont été avancées et relayées par les pouvoirs publics come de faciliter la suspension voire le  retrait de l’exercice de l’autorité parentale (4). Mais que nous proposera la CIIVISE sur le registre de la prévention même des violences sexuelles? Par ailleurs pour utile ce type de structure nationale et « indépendante » qui recueille avec respect la parole des victimes et les analyse pour en tirer des préconisations ne peut pas se substituer à la parole politique et à l’exercice des responsabilités de la ou du Ministre. Attendons donc son rapport final  avant de pétitionner sur la CIIVISE et d’ici là ne passons pas à côté de l’essentiel, mais bien bien difficile et exigeant à traiter : détourner des auteurs potentiels de passer à l’acte.

Tout en étant conscient des limites de l’exercice, on avance  la nécessité de rappeler l’interdit et de le justifier avec comme souci d’estomper la tolérance qui existe encore. D’autres postures sociales, judiciaires voire médicales peuvent être mobilisées là encore avec modestie, mais il est temps de s’y atteler dans une démarche de de prévention. Le temps en est arrivé.

 

1 – Cf la Libre Opinion signée G. Dufoix « Oser parler » et tout le travail sur la libération de la parole des victimes mené depuis avec un certain effet, mais bien sûr des limites évidentes

2 – Voir billet précédent

3 – Le Conseil d’Etat a eu à la rappeler s’agissant de médecins sanctionnés disciplinairement à ce titre

4 – Proposition Santiago adoptée par l’Assemblée nationale