Plainte pour mise en péril et abandon d’enfants

Plainte contre les pouvoirs publics

Monsieur le procureur de la République,

Nous[1] sommes résignés à porter plainte contre l’État et les deux tiers des Conseils départementaux[2] pour mise en danger de la vie d’autrui et abandon d’enfants du fait des innombrables défaillances du dispositif de protection de l’enfance.

Comme force témoignages de professionnels, de militants, de journalistes ou encore de responsables institutionnels l’attestent, de plus en plus de mesures judiciaires de protection ne sont pas exécutées ou le sont avec un retard démesuré, ce qui conduit notamment à maintenir un enfant dans la situation de danger pourtant dénoncée par le Conseil Départemental, relayée par le procureur de la République, consacrée par le juge pour enfants après une audience contradictoire.

Faute de réponses adaptées mobilisables, l’orientation d’un enfant se fait souvent par défaut et non pas au regard de ses besoins spécifiques. Ainsi, des enfants porteurs de handicaps se trouvent de plus en plus fréquemment accueillis dans des structures sociales inappropriées à leur situation.

Or il appartient au Conseil départemental de mobiliser à la hauteur des besoins, les moyens nécessaires à l’exécution de mesures de justice concernant les enfants en danger. L’Etat y contribue par les moyens affectés.

En d’autres termes, le délit prévu à l’article 223-6 du code pénal de non-assistance à personne en péril est régulièrement établi dès lors que la loi elle-même n’hésite pas à viser tous ceux qui sont conscients de ce péril :

« Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l’intégrité corporelle de la personne, s’abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. »

A fortiori s’agissant d’enfants : « Les peines sont portées à sept ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende lorsque le crime ou le délit contre l’intégrité corporelle de la personne mentionnée au premier alinéa est commis sur un mineur de quinze ans ou lorsque la personne en péril mentionnée au deuxième alinéa est un mineur de quinze ans. »

Les pouvoirs publics ne peuvent pas prétendre ne pas être informés de la situation puisqu’eux-mêmes en ont fait le constat partagé.

Tout aussi grave encore, trop souvent, des enfants sont abandonnés au sein de structures sociales ou du dispositif largo sensu sans que l’on se projette sur leur avenir en adaptant leur statut juridique à leur situation et en garantissant un accompagnement social adapté le temps de leur minorité et par-delà. Ainsi pour cette jeune fille confiée à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) à 3 ans et orientée vers un Institut Médico-Educatif au regard de ses troubles psychologiques, qui se retrouve à sa majorité esseulée et conduite à une prostitution sordide sans que sa protection ait finalement été assurée. Que va-t-il lui advenir ?

L’État et des conseils départementaux ont ici une responsabilité partagée. Ils sont complices par désintérêt !

Au point de discréditer la parole de la République qui invite les jeunes victimes, notamment de violences, à parler pour qu’on leur vienne en aide sans les assurer d’une réponse adaptée.

La société elle-même en supporte sa part. La protection de l’enfance n’est pas l’objet d’un vrai débat social notamment dans les partis politiques et les élus. Tout au plus s’émeut elle quand survient un fait dramatique.

On peut par ailleurs retenir le délit d’abandon. Les parents peuvent engager leur responsabilité pénale (art 227-17CP) pour non exercice de l’autorité parentale.

« Le fait, par le père ou la mère, de se soustraire, sans motif légitime, à ses obligations légales au point de compromettre la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation de son enfant mineur est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende.

L’infraction prévue par le présent article est assimilée à un abandon de famille pour l’application du 3° de l’article 373 du code civil. »

Les pouvoirs publics eux-mêmes ne peuvent pas échapper ici encore à leurs responsabilités quand ils ont abandonné trop d’enfants et de jeunes qui leur étaient confiés et aussi délaissé la mission de service public. Il est estimé que 25% de jeunes sans-abri  sont issus de l’ASE ou la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).

Bien évidemment nous ne souhaitons pas un procès à charge qui, focalisant sur les dysfonctionnements, certes majeurs, négligerait les efforts entrepris à tous les niveaux.

Le législateur – donc l’Etat – a multiplié ces dernières années les exigences et les garanties qui s’imposaient, mais faute de temps et de moyens, la loi est loin d’être appliquée.

Les pouvoirs publics n’ont pas une obligation de résultat, mais de moyens.

Nombre de départements assument pleinement leurs responsabilités. Certains mêmes vont au-delà de la loi en venant en aide aux jeunes par-delà leurs 21 ans. Mais dans le même temps 17 départements en ont terminé avec la prévention spécialisée qui doit éviter à des enfants en danger de basculer dans la délinquance. Ces disparités territoriales qui sont de l’essence même de la décentralisation devaient être corrigées par l’Etat qui a manqué à sa mission.

Après s’être contenté trop longtemps de faire la loi il tente de se remobiliser dans cette dernière décennie, mais sans pouvoir ou vouloir y affecter les moyens nécessaires. Le budget consacré à l’ASE est en constante augmentation, mais sans être à niveau du fait même que la protection de l’enfant est amenée à accueillir physiquement bien plus d’enfants. Par ailleurs l’Etat est désormais privé d’outils de gouvernance à l’échelle territoriale avec des préfets singulièrement dépouillés d’administration sociale.

Les professionnels souvent mis en cause se dévouent sans recevoir en retour une grande reconnaissance sociale. Mal-traités par ces mêmes pouvoirs publics, beaucoup sont dans le mal-être quand il leur revient de venir en aide à des enfants et de parents en souffrance.

Une information judiciaire permettrait d’éclairer les dysfonctionnements en évitant les fausses approches proposées par certains.

Un premier réflexe conduit à mettre en cause la nécessité de prendre en charge et d’accompagner les mineurs non accompagnés (MNA) venus de l’étranger. De fait l’ASE accueille à nouveau force jeunes MNA : environ 12%. Ces situations, outre leur spécificité, pèsent lourd y compris sur le plan financier sur le bilan de l’Aide sociale à l’enfance.

Pour autant, force est d’observer que sur les 204 000 enfants et jeunes majeurs accueillis en fin d’année 2021, 170 000 enfants sont nés en France pour 110 000 dans les années 80.

Ces chiffres trahissent l’échec du dispositif de protection médicosocial qui a vocation à venir étayer les familles en difficulté et éviter des situations paroxystiques débouchant sur des mesures autoritaires et lourdes. Là encore, l’Etat et les CD sont défaillants depuis des décennies au point de l’avoir laissé se dégrader. Ils en paient le prix aujourd’hui à travers l’institutionnalisation des enfants en danger. Que vont-ils devenir, ces jeunes enfants dans un système embolisé et gérant les urgences ? Le risque d’abandon est réel.

Au-delà des moyens financiers mobilisés, conséquents, mais inadaptés au regard des besoins, les mêmes pouvoirs publics ont eu une politique des ressources humaines déplorable : il est difficile de remplacer les professionnels quittant leur fonction et déjà de retenir ceux qui sont en poste. La crise des métiers de l’humain est particulièrement sensible en protection de l’enfance. 8% des postes sont vacants.

Tous ces faits relèvent de la qualification d’abandon d’enfants et de mise en danger de la vie d’autrui avec cette circonstance aggravante que l’État comme les responsables territoriaux ont en permanence à la bouche l’intérêt de l’enfant, tenu pour supérieur par référence aux termes de la Convention internationale des droits de l’enfant.

Notre démarche Monsieur le Procureur vise à faire en sorte que dans l’avenir, de tels comportements ne puissent pas se réitérer. La question des moyens financiers n’est pas la seule. Une réflexion plus élaborée s’impose sur les objectifs et les termes de la protection de l’enfance. Il importe de revisiter l’histoire pour relégitimer notre dispositif issu des lois de décentralisation de 82-84, éventuellement avoir une approche (critique) des dispositifs étrangers, avoir le souci d’un accompagnement global des enfants en associant le social et le médical largo sensu pour viser un travail social global. Ne pas mener ce type de réflexion serait une faute, non pas pénale, mais morale et politique.

Les pouvoirs publics d’Etat et territoriaux ne pourraient pas soutenir ne pas être informés de la gravité de la situation. Leurs propres déclarations font foi. Pour autant ils ne prennent toujours pas les mesure qui s’imposent de ce point de vue le Conseil interministériel de l’enfance du 20 novembre a déçu. L’Etat a raté une occasion en omettant l’annonce attendue d’Etats généraux de la Protection de l’enfance. La promesse d’un temps fort en décembre par la Première ministre aux journées de l’ADF qui devrait se traduire au final – dixit la Secrétaire d’Etat – par une rencontre entre l’Etat et le bureau de l’Association n’est pas à hauteur. L’élément intentionnel est donc établi.

Ne doutant pas de l’accueil que vous réserverez à cette plainte et nous tenant à disposition pour vous transmettre tous les éléments de preuve concrets de nos assertions dont nombre sont déjà dans le débat public, nous vous assurons Monsieur le procureur  de notre profond respect

Paris le 30 novembre 2023

 

[1] Ceux – personnes physiques ou morales – souhaitant participer de cette démarche sont invités à s’y associer ci-dessous

[2] Bien évidemment les 24 CD qui ont appelé à des Etats généraux de la Protection de l’enfance ne sont pas visés par cette plainte

Après l »‘échec » de la Manif quand retrouverons nous les Lumières ?

Beaucoup de manifestants – encore que! –  « Pour la République et contre l’antisémitisme ». On s’en réjouira. Mais soyons lucides : peu de jeunes et encore moins de jeunes musulmans et de musulmans en général ont battu le pavé.

Quel échec politique pour la République !

La faute en revient aux organisateurs qui ont omis malgré leurs hautes fonctions de prendre du recul par rapport à l’émotion légitime certes, mais souvent mauvaise conseillère en politique

Il eut fallu défiler unis derrière une banderole « Pour la république contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie », donc contre tous les racismes et pour la liberté d’opinion.

Moyennant quoi on a raté le message vers les plus jeunes et les banlieues que veut cultiver LFI en s’abstenant de manifester pour confondre fondamentalement antisionisme et antisémitisme.

Ces enfants et ces jeunes, et plus généralement beaucoup de nos compatriotes musulmans absents sur le pavé de Paris et d’ailleurs, retiendront de ces manifestations imposantes que la communauté juive a de forts soutiens. Ils n’auront pas totalement tort. Mais leur dira-t-on que c’est aussi l’Holocauste qui est en mémoire de ceux qui défilaient et que le 7 octobre 2023 le Hamas terroriste a ignominieusement ravivé cette mémoire. Démarche d’autant plus difficile à tenir quand aucune image n’a été montrée de ce pogrom alors qu’au quotidien on voit le drame vécu par la population gazaouite et qu’on évoque à peine le sort des 240 otages.

En tout cas ces enfants, ces jeunes, ces adultes retiendront – et ils n’auront pas totalement tort – que l’islamophobie qui est également présente ici en France ne suscite pas de telles réactions!

On aura ainsi ravivé leur sentiment d’injustice et d’abandon par cette même République. On aura au passage oublié les évènements de l’été 2023.  On aura à nouveau préparer le terrain à tous ceux qui combattent la République présentée comme injuste et colonialiste.

Quelle faute ! Quelle erreur politique ! Quelle occasion ratée au regard de l’Histoire.

D’autant qu’il eut alors été intéressant de voir si ceux qui ont voulu se refaire une virginité et effacer leur passé à moindre prix auraient défilé sous cette double condamnation

J P R, président de l’ACREN, Association des Citoyens Réservistes de l’Education nationale

PS

1 Que ceux qui croieraient qu’une marche suffira pour combattre l’antisémitisme  ouvrent les yeux.  Un  travail conséquent est  à entreprendre auprès des enfants et des jeunes pour desserrer l’étau des religions et pour réinjecter dans le débat public un minimum de rationalité dans le pays des Lumières seule condition pour retrouver ce « vivre ensemble » respectueux de chacun que nous pensions voici deux ou trois décennies définitivement acquis. Comment négliger le poids des extrémismes religieux des deux côtés de ce conflit que nous importons. Les laïcs se sont laissés déborder des deux côtés par les fanatismes. Ils vont en payer le prix si, au plus tôt, ils ne reprenant pas la main en promouvant la République laïque, c’est-à-dire le bien commun. Comment oublier qu’au nom des religions dans le passé comme aujourd’hui on a découpé en morceaux et on massacre encore  L’Histoire et encore l’Histoire à enseigner ou à revisiter.

2 – Que ceux qui s’indignent que des musulmans affirment aujourd’hui  être musulmans avant d’être français se souviennent que, voici trois décennies, le grand rabbin Sitruk  lors d’un échange sur la CIDE avançait publiquement qu’un enfant juif était d’abord juif avant d’être français.

Un pré-texte de loi consacrant les responsabilités parentales (868)

Exposé des motifs

En réplique aux évènements qui ont frappé la France au tout début de l’été 2023  le président de la République annonçait vouloir d’ici novembre « avoir bouclé le dossier de l’autorité parentale ».

Déjà nous avions tous été frappés de l’entendre avec le ministre de l’Intérieur appeler les parents au respect de leurs responsabilités en veillant à ce que leurs enfants restent au domicile et ne viennent pas participer des pillages et autres violences.

Emmanuel Macron, reprenant l’analyse première faite à chaud d’enfants et d’adolescents abandonnés à eux-mêmes, avançait que les enfants avaient été les bras armés de ces saccages. Il se fondait sur le fait qu’un tiers des interpellés auraient moins de 17 ans, négligeant ipso facto que les 2/3 étaient des quasi adultes sinon majeurs !

« Ce sont de très jeunes, environ 16 ans de moyenne d’âge. On parle de jeunes pour une large majorité inconnus de la justice. On parle de jeunes qui pour une majorité écrasante ont un cadre familial qui est fragilisé soit parce qu’ils sont dans des familles monoparentales et sont élevés par un seul de leurs parents, soit parce qu’ils sont à l’aide sociale à l’enfance (sic) ».

Nous nous permettions alors poser une question simple : face à ces mutations familiales que n’avait-il pas engagé plus tôt cette adaptation de notre droit ?  Pourquoi avoir laissé se dégrader les dispositifs d’aide aux familles ? [1]  Doit-on rappeler qu’il a fallu attendre des interpellations médiatiques sur l’ASE pour qu’il nomme en 2018 un secrétaire d’État en charge de la protection de l’enfance, puis de l’enfance? L’enfance n’était pas une priorité politique d’ Emmanuel Macron I ! Donnons-lui acte qu’il a accepté que la France condamne les châtiments corporels en 2018 et d’avoir  affiché  l’enfance comme une priorité  de son second quinquennat.

Peu importe finalement ce qui motive le président de la République dès lors que l’on partage le constat du besoin mettre (enfin) à jour notre droit de la famille.

Nous pointions déjà ce besoin dans le rapport remis en janvier 2014 à Mme Bertinotti, ministre de la famille  [2]. Depuis presque 10 ans ce travail mené avec Dominique Youf [3] et Flore Capelier [4] continue à caler une armoire ministérielle.[5]

Trois évolutions majeures s’imposent qui s’appuient sur des observations sociologiques faites de longue date :

  • Déjà identifier au regard des nouvelles pratiques matrimoniales les responsabilités au sein de la famille à l’égard des enfants, ne fut-ce que pour leur demander des comptes quand certains n’envisagent ce questionnement qu’à travers l’engagement de la responsabilité pénale des parents du fait du comportement délictueux de leur enfant   (démarche constitutionnellement condamnable)
  • Deuxièmement mettre à jour le logiciel théorique des rapports parent/enfant qui aujourd’hui se définissent encore en termes de « pouvoir sur » et non pas de « responsabilité à l’égard de ».
  • Troisièmement s’attacher au fait que l’enfant est désormais juridiquement un risque financier pour ses parents pour lequel ils devraient obligatoirement s’assurer.

Avec d’autres nous appelons régulièrement la puissance publique d’Etat et territoriale  [6] à assumer sa part pour mettre ou remettre l’ensemble des parents – ou des adultes non parents  – en situation de responsabilité à l’égard de leurs enfants sachant que la première ligne de protection des enfants, sous nos cieux, est familiale quand les protections sociale et judiciaire sont subsidiaires. En creux, nous avancions le droit de l’enfant a des adultes responsables, clairement identifiés et aux missions tout aussi claires. Avec le projet politique que ce qui pourrait être bien pour l’enfant le serait au final pour la société. [7]

On s’autorisera donc aujourd’hui à rappeler formellement ces propositions compte tenu de l’échéance prochaine fixée par le président Macron

*

Le premier chantier est donc celui de l’identification des responsabilités sur l’enfant au sein de la famille moderne.

Le vivre en famille et la famille a singulièrement évolué. Déjà grâce à la maîtrise de la contraception. Plus que par le passé les enfants sont désirés plus que subis, donc mieux accueillis, même si on ne peut pas négliger la réalité et l’acuité des certaines violences familiales. Par ailleurs on est loin du « Papa et Maman, mariés ensemble, concevant un enfant et s’engageant à l’élever au mieux par-delà les contraintes de la vie, y compris  leurs propres conflits ».

De plus en plus d’enfants naissent hors le mariage ensemble de leurs deux parents . Dès lors le jeu napoléonien de la présomption de filiation paternelle pour l’enfant né d’une femme mariée ne fonctionne aussi systématiquement. Le géniteur devra entreprendre une démarche pour créer le lien juridique de filiation avec son enfant (s’il est informé de cette naissance) ou alors supporter une éventuelle poursuite en recherche de paternité effectuée par la mère au nom de l’enfant.

De facto si actuellement bien plus que par le passé les pères hors mariage assument leurs responsabilités en reconnaissant leurs enfants, force de reconnaître qu’il est courant qu’un enfant n’ait pas de père légal, au moins à la naissance, quitte à être légitimé ou reconnu plus tard par un homme qui n’est pas son géniteur.

Deuxième évolution majeure : les couples conjugaux sont plus fragiles que par le passé, mais les parents, notamment les pères, entendent plus fréquemment continuer à être présents auprès de leur enfant par-delà la séparation. Il a donc fallu veiller parce que les deux parents soient juridiquement mobilisés quand jusque-là la loi consacrait un déséquilibre majeur selon la résidence de l’enfant. D’où l’acuité du procès où certains parents avaient l’impression de jouer leur vie !

Troisième donnée : la vie ne s’arrête pas à la séparation du couple parental quand celle-ci intervient. Fréquemment le ou les deux parents «refont» leur vie, dans le mariage ou pas, avec un compagnon ou une compagne qui participera peu ou prou de l’éducation de l’enfant des enfants de l’autre. Souvent de très belles familles se reconstituent avec des enfants de lits précédents appelés à vivre ensemble. Parmi des difficultés rencontrées, la cohabitation à distance entre le parent géniteur et la personne appelée au quotidien à vivre avec l’enfant. Bien évidemment toutes les situations ne sont pas tendues, mais on ne peut pas négliger que nombre le soient. Deux millions d’enfants environ vivent ainsi avec un adulte qui n’est pas leur parent génétique et juridique avec des conflits de compétence potentiels entre adultes. 8 millions de personnes enfants ou majeures concernées, 12% de la population. Une paille ! [8]

Il advient même qu’un enfant puisse voir se succéder au domicile plusieurs compagnons ou campagnes de leurs parents biologiques auquel ils pourront plus ou moins selon les circonstances s’attacher.

Ajoutons que l’allongement de la durée de la vie fait que nombre de grands-parents se trouvent dans l’univers des enfants, mais que certains entendent interférer plus qu’il ne faudrait dans l’éducation de leur descendance.

Sans remettre en cause ces évolutions, il faut en tirer les conséquences juridiques pour, au final, faciliter la vie des uns et des autres et réduire autant que faire se peut les situations délicates ou conflictuelles.

Si trop d’enfants sont privés d’un parent exerçant pleinement ses responsabilités, d’autres en débordent !

Il aura fallu pas moins trois lois (1987, 1993, 2001) pour affirmer qu’a priori, dans ou hors le mariage, l’exercice conjoint des responsabilités parentales est de droit … dès lors que la filiation est établie à l’égard des deux parents. Celui chez qui l’enfant demeure ne peut pas exclure l’autre ; celui qui ne réside pas avec l’enfant ne peut pas s’abstenir de ses charges à son égard qui ne sont pas que financières. Bref, on a géré l’explosion du couple parental. L’avancée est indéniable, mais des lacunes majeures cependant persistent.

L’une est fondamentale : notre système juridique ne consacre pas le droit de l’enfant à voir établie juridiquement sa filiation à l’égard de ces deux parents. Il dépend donc du bon vouloir de ceux-ci qu’elle soit établie. Un père peut ne pas reconnaître son enfant ; la mère peut ne pas engager l’action en justice au nom de l’enfant, voire accoucher sous « X » privant l’enfant de filiation biologique. Si des parents peuvent s’estimer hors d’état d’exercer leurs responsabilités, pour autant ils ne devraient pas pouvoir priver leur enfant de ce qui le relie au passé et à sa conception. En l’espèce, le droit des adultes l’emporte sans contestation sur le droit de l’enfant au mépris de la CIDE. [9]

La France, via les parquets, ne doit-elle pas enclencher un dispositif juridique pour pallier cette carence? Quitte à en faire la pédagogie auprès des parents et des enfants.  Il est temps de poser le premier barreau de l’ échelle : le droit à la double filiation d’où découle droit à deux parents également responsables !

L’autre lacune réside dans le fait que notre droit n’a toujours pas « légalisé »  les droits et devoirs de la personne qui vit habituellement avec un enfant sans pour autant être sans géniteur. Il s’agit nullement que le beau-parent remplace le parent, mais d’affirmer explicitement les obligations revenant à chacun. A leurs yeux, aux yeux des tiers, mais aussi de l’enfant lui-même. Trop d’adolescents en sont à dire à leur beau-père « Qui t’es toi ? » certains ajoutant y compris devant le juge des enfants qui le reçoit en comparution après un délit :  « Ferme ta gueule. T’es pas mon père !» et jouent l’un contre l’autre pour finalement se trouver dans une démarche de toute-puissance.

Sans s’engager dans  un « statut » du beau-parent qui fait peur à certains, une phrase suffirait à consacrer les rôles de chacun on édictant comme nous proposions dans notre rapport de 2014 :

« Celui qui vit habituellement et légalement avec un enfant est en droit et un devoir d’exercer à son égard les actes de la vie courante. « 

Le ressort de la répartition de ses compétences tient donc dans le concept « d’actes de la vie courante » ou  » actes usuels » déjà consacré par la loi et utilisé quotidiennement par les services sociaux qui hébergent les enfants dans leur rapport avec les parents. Ce concept est subjectif comme bien d’autres ;  il évoluera dans son contenu sur la durée.

On ne trouvera pas dans la loi une liste des actes usuels et des actes majeurs. La pratique parle. Au beau-parent de veiller à ce que l’enfant se couche et se prépare pour aller à l’école ; au(x) parent(s) de décider de l’orientation scolaire, d’une opération chirurgicale sérieuse, d’une sortie de territoire. Bien évidemment il est des cas limites. Par exemple, la pratique d’une activité sportive dangereuse comme le saut à l’élastique. Ici un raisonnement simple s’impose : admettrait-on  comme parent de ne pas être consulté avec le pouvoir de s’opposer ?

Au passage n’oublions pas que si les adultes exercent des responsabilités à l’égard de l’enfant celui-ci a aussi, selon son développement et les sujets, son mot à dire sur ce qui le concerne. La loi – art. 371-1 C. civ. – affirme depuis 2001 dans la dynamique de la CIDE – art. 12 – que les parents doivent l’associer aux décisions qui le concernent; sous entendu recueillir son avis et si possible le convaincre avant de décider.

*

    Une fois consacrées les responsabilités entre les différents adultes en charge de l’enfant encore faut-il mettre à jour conceptuellement notre droit qui définit le rapport entre enfants et parents. En ce premier quart du XXI° siècle on parle encore en termes d’autorité confondant le pouvoir et les missions.

Il aura fallu attendre la loi du 4 juin 1970, soit quasiment deux siècles, pour substituer l’autorité parentale à la puissance paternelle consacrée par le code Napoléon 1804. Indéniablement c’est une avancée que de consacrer l’égalité des pères et mère dans l’éducation de leur enfant ; pour autant le mot autorité réfère encore au pouvoir de l’un – l’adulte – sur la personne de l’autre, l’enfant.

Certes encore ce pouvoir sur l’enfant est finalisé : « «L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant.
Elle appartient aux parents jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. » (art. 371-1 C. civ)

« Pour » est le mot essentiel. En d’autres termes, le pouvoir de contrainte reconnu aux parents sur leur enfant se veut au service des missions de protection et d’éducation  confiées par la loi aux parents.

La société se reconnait le droit d’intervenir si ce pouvoir est mal exercé. A  travers la procédure dite d’assistance éducative (art. 375 et s. C. civil) il reviendra au tribunal pour enfants, avec l’aide des services sociaux, d’étayer un temps cet exercice de l’autorité parentale. L’intervention peut aller jusqu’au retrait physique de l’enfant pour assurer sa protection dans un lieu tiers. On pourra  envoyer une personne physique ou morale en situation d’exercer juridiquement ces obligations (la procédure de délégation d’autorité parentale ou de tutelle) si les parents sont dans l’incapacité d’exercer leurs responsabilités  fortiori s’il sont décédés. Bien évidemment dans d’autres situations on sera purement dans le registre de la sanction pour mauvais usage ou non exercice des responsabilités sachant que si des parents n’exercent pas leur autorité parentale une sanction pénale est encourue de 2 ans et 30 000€ d’amende (art. 227 17 du Code pénal). [10]

Ce sera le cas a fortiori si on a violenté l’enfant en abusant du pouvoir physique ou moral dont on dispose sur lui pour être en situation d’autorité. Une proposition de loi [11] est en cours d’adoption pour suspendre plus systématiquement l’exercice de l’autorité parentale du parent mis en cause dans une procédure de violences directes à enfants ou dont l’enfant aurait été témoin au sein de la famille ou lui retirer plus systématiquement l’autorité parentale s’il est condamné pour ces faits.

D’ores et déjà, de fait, sur le plan conceptuel l’autorité parentale est bien au service d’une mission. Alors pourquoi ne pas franchir le pas, passer de l’explicite à l’implicite et remettre les wagons du train dans bon sens, en usant du mot responsabilité ?

Il ne s’agit pas de saper l’autorité des parents, mais plus que jamais de la légitimer. Les parents ont de l’autorité car ils ont un mandat social à exécuter.

Il est donc grand temps – et le Comité des droits de l’enfant de l’ONU y invite la France dans ses Observations  et Recommandations de 2023 – à substituer le mot responsabilité au mot autorité dans les rapports parents -enfants.

Quitte à mettre à jour nos logiciels, on pourrait  en profiter pour redéfinir les rapports au sein de la famille.

Au napoléonien « A tout âge l’enfant doit honneur et respect à ses parents » de l’article 371 du code civil, nous proposons de substituer cette autre écriture de type napoléonien : « Ascendants et descendant se doivent réciproquement respect et solidarité »

On observera que le mot honneur disparaît étant observé qu’on n’en fait usage aujourd’hui que dans les dispositifs mafieux ! On préférera parler de respect.

Par cette écriture on marque, modernité oblige avec l’allongement de la durée de la vie, que si le temps de leur minorité les enfants relèvent de la responsabilité de leurs parents, quelques décennies plus tard  les parents  seront sous la responsabilité de leurs enfants.

=

Le troisième chantier vise à protéger les parents contre les risques que représente aujourd’hui l’enfant pour eux.

De l’autorité aujourd’hui, des responsabilités demain, découlent des devoirs. Les personnes en charge des mineurs qu’elles peuvent engager non seulement leur responsabilité civile du fait de l’enfant qui peut causer un dommage à autrui (art. 1242 al. 4 C. civ.)

Il n’est pas inutile ici de rappeler trois éléments essentiels.

Tout d’abord c’est l’enfant qui a priori sera tenu d’indemniser les victimes privées ou publiques même si dans l’instant il se trouve dans l’impossibilité de le faire. La victime sur la base de cette condamnation pourra venir lui demander des comptes une fois qu’il disposera de fonds.

Deuxième remarque : en l’espèce les parents sont depuis 1987 tenus de plein droit pour civilement responsables du  fait de  l’enfant. Peu importe qu’ils aient ou non commis une faute dans l’éducation ou la surveillance; il suffit qu’il y ait un lien juridique entre eux et l’auteur du dommage.

L’enfant lui-même peut engager sa responsabilité sans avoir commis de faute volontaire ou imprudence : il suffit qu’il ait eu la maîtrise de l’objet à l’origine du préjudice. Par exemple, le bâton qui crève l’œil. Au final,  une responsabilité en cascade peut se déclencher où le parent sera tenu pour responsable du préjudice causé par l’objet que son enfant tenait dans sa main.

A fortiori si l’enfant a agi volontairement pour casser ou blesser.

Troisième élément à prendre en considération : est tenu pour le parent responsable, non pas celui avec lequel l’enfant vit au quotidien, mais celui qui, en droit, a autorité sur lui. Par exemple, s’agissant de famille ultramarine, si les parents sont en Guadeloupe ou à la Martinique alors que l’enfant demeure en Métropole pour ses études avec ses grands-parents, ces parents verront leur responsabilité civile engagée quoiqu’ils n’aient rien pu empêcher.

Ce jeu de responsabilités peut souvent être lourd à assumer pour le parent.

Il s’en sortira s’il dispose d’une assurance chef de famille qui couvre les situations dans lesquelles sa responsabilité est engagée du fait de l’enfant avec cette observation que l’assurance-appartement contient fréquemment  une assurance chef de famille.

Reste que tous les parents ne sont pas couverts. Au risque de choquer admettons que l’enfant soit aussi aujourd’hui un risque ; on doit s’assurer à cet effet comme on assure l’appartement ou la  voiture dans la rue. On propose donc de rendre l’assurance parentale obligatoire, quitte à créer un fond de péréquation pour les familles impécunieuses qui, avant de s’assurer, doivent se  nourrir et se loger.

*

Les pouvoirs publics ne seront pas quitte en modernisant la loi .

Il convient déjà dans l’instant et sur la durée de faire une pédagogie de ces règles.

Il faut encore développer les efforts qui s’imposent pour venir en appoint aux parents en difficulté.

Or, comme nous le relevons  avec d’autres, de longue date tous les services médico-sociaux de proximité sont aujourd’hui au rouge laissant les familles en difficultés livrées à elles même. [12] Une nouvelle fois l’hymne aux responsabilités parentales sonne faux de la part de l’Etat quand de longue date des parents sont disqualifiés aux yeux de leur enfants et qu’ils n’ont pas été soutenus par les pouvoirs publics à hauteur des besoins.

*

On se réjouit que ce dossier ait enfin déclaré prioritaire. Socialement, mais aussi politiquement pour ne pas avoir à multiplier des services sociaux ou judiciaires en grande difficulté quand les finances publiques sont tendues et les professionnels sont eux-mêmes en souffrance et souvent dépassés.

Bref, d’un mal – culpabiliser à tort les parents – peut résulter un bien – ce à quoi nous appelons depuis trois décennies-!  Rien n’est joué.

On s’autorisera donc pour accélérer et garantir la démarche de proposer un texte martyr. Il pourrait être ainsi rédigé en faisant confiance aux parlementaires pour l’enrichir étant observé que sur ce sujet – hypothèse rare au demeurent dans la conjoncture politique – on ne doute pas qu’une large majorité se manifesterait.

***

Les arguments précédents appellent à avancer les propositions suivantes

Article 1

L’article de 371 du code civil est remplacé par

« Ascendants et descendants se doivent réciproquement respect et solidarité ».

Article 2

Les deux premiers alinéas de l’article 371-1 sont remplacés par

« La responsabilité parentale découle a priori de la filiation établie à l’égard d’un enfant. Elle consiste  en une somme de droits et de devoirs à l’égard de l’enfant.

Il revient aux parents d’exercer leur autorité jusqu’à sa majorité ou son émancipation  dans ce cadre et à cet effet avec le souci de garantir les droits à protection et à éducation de l’enfant. »

Article 3

L’alinéa 1 de l’article 372 est remplacé par

« Les parents exercent en commun leurs responsabilités à l’égard de leur enfant ».

Article 4

Il est introduit un article 372-1 du code civil

« Celui qui vit habituellement et légalement avec un enfant mineur est en droit et devoir d’exercer à son égard des actes usuels. »

Article 5

Tout parent doit contracter une assurance fin de couvrir l’engagement de sa responsabilité civile du fait de son enfant mineur. Un fonds de péréquation est mis en place avec le souci que tous les parents soient couverts du fait de leurs enfants.

Deux articles complémentaires pourraient être introduits qui eux feront débat car ils portent atteinte à la toute-puissance des parents biologiques en garantissant le droit de l’enfant à sa filiation biologique quitte à adopter comme l’avance M°Pierre Verdier des dispositions protégeant  les femmes.  Pour éviter un blocage sur les quatre premiers articles on peut attendre avant de le mettre en débat alors même qu’il est fondamental.

Article 6

Il est introduit dans l’article 372 du code civil un aliéna 2

« Le procureur veille de la République veille à ce que la double filiation paternelle et maternelle de l’enfant soit établie ».

Article 7

« L’article 326 du code civil  (sur l’accouchement sous X ) est abrogé ».

***

On aura compris bien évidemment que ces propositions sont avancées pour faire débat. On peut également s ‘attacher aux débats sur la résidence alternée avec le souci de mieux mobiliser les deux parents quitte à prendre les précautions pour garantir le droit à la stabilité au sens large du terme  de l’enfant.

 

[1] Cf. les billets de juillet

[2] Rapport du 29 janvier 2014 rédigé sous la présidence de JP Rosenczveig disponible sur le site de la documentation française ou en me le demandant

[3] Aujourd’hui décédé, D. Youf était philosophe et directeur adjoint de la recherche à l’ENPJJ

[4] Directrice de l’ONPE

[5] Seul le groupe des Verts à l’Assemblée a déposé en 2014 deux amendements tirés de ce rapport dans le cadre de la loi API qui n’est jamais allée au Sénat

[6] M. Sarkozy et N. Morano estimaient qu’il s’agissait là de questions purement privées. On devait faire appel au notaire !

[7] Cf le titre du rapport « Faut-il reconnaître de nouveaux droits aux enfants ? » ne répondions « Oui, dans l’intérêt de la société et de la démocratie ».

[8] Bien plus que ceux du même sexe pour lesquels la loi de 2013 a reconnu le droit au mariage la loi de 2022 le droit  à adopter

[9] Art. 7 al. 1 : L’enfant est enregistré aussitôt sa naissance et a dès celle-ci le droit à un nom, le droit d’acquérir une nationalité et, dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux ».

[10] Certains n’hésitent pas de vouloir en venir à une responsabilité pénale des parents du fait de leur enfant au mépris d’une de nos grands principes juridique qui veut qu’on ne puisse être pénalement repréhensible que des faits commis personnellement. L’article 227-17 CP vise déjà la carence personnelle du parent.

[11] Déposée par la députée PS Isabelle Santiago

[12] Voir notamment les derniers billets sur jprosen.blog.lemonde.fr

Recentraliser l’ASE ? 866

La protection de l’enfance est en crise. Les conseils départementaux sont pointés du doigt pour avoir failli à la mission qui leur a été confiée en 1984. On entend qu’il faudrait peut-être la replacer sous le giron de l’Etat. L’Etat lui-même se voit reproché d’avoir abandonné les départements à leur sort. Notamment il les a fragilisés en niant trop longtemps sa légitimité dans l’accueil des mineurs venus de l’étranger non accompagnés (MENA) avant d’accepter d’entendre qu’il avait une part de responsabilités, quitte à l’assumer toujours du bout des lèvres, en tout cas pas à la hauteur des dépenses engendrées.

Sans nier un instant tout ce qui se fait de positif au quotidien pour nombre des 370 000 d’enfants et de jeunes majeurs suivis et leurs parents, l’acuité récente de difficultés souvent récurrentes fait que la crise est aujourd’hui avérée. Il manque des places. Il manque des professionnels. Il manque de l’argent.

Les listes d’attente s’allongent.
Ainsi il faut un an avant qu’une mesure de soutien éducatif ordonnée par un juge des enfants de Bobigny soit mise en œuvre, largement le temps pour que les situations aigues dégénèrent. Les enfants à besoins spécifiques, pas seulement les mineurs isolés étrangers que l’on se doit de protéger, ne sont pas toujours les bienvenus et surtout ne trouvent pas la « réponse adaptée ». Nombre, porteurs de handicap, sont dans les structures sociales classiques … quand leurs parents ne les font pas accueillir en Belgique. Les « sorties » du dispositif restent fréquemment chaotiques, voire problématiques : 25% des jeunes SDF sont passés par les services sociaux. Les mesures « lourdes » de retraits d’enfants de leur domicile se multiplient et concernent de très jeunes enfants. Peut-être repère-t-on mieux les situations ; à coup sûr, on n’a pas su éviter leur aggravation.

Encore faut-il d’ailleurs que ces décisions majeures soient tout simplement exécutées quand les services sont plus que jamais fréquemment embolisés. Comment entendre et admettre qu’alors que le président du conseil département a considéré un enfant comme étant en danger au point de le signaler au Parquet, que le procureur de la République a confirmé ce diagnostic au point de saisir un juge des enfants, que ce dernier après un débat contradictoire ait admis l’existence d’une situation de danger et ordonné solennellement une mesure de protection qui ne sera pas exécutée ? La puissance publique peut-elle rester crédible quand elle défaille à mettre en œuvre ses propres préconisations ? Comment se prétendre sensible aux violences, notamment sexuelles, faites aux enfants, appeler à leur dénonciation et se priver de moyens de les protéger? Il est pour le moins singulier d’observer que dans de trop nombreuses situations on doive attendre l’entrée dans la délinquance ou la manifestation de troubles psychiatriques pour qu’il se passe quelque chose.

*

La gravité de la situation appelle à des mesures apparemment fortes au risque de se contenter de se donner bonne conscience en passant à côté des problèmes plus structurels qui appellent à des réponses en profondeur inscrites dans le temps, quitte à gérer l’urgence pour permettre que les dispositions avancées produisent réellement leurs effets.

Recentraliser, pour laisser l’Etat reprendre la main, paraît ainsi bien hasardeux, coûteux et surtout bien long trop long.

Quitte à parler d’échec de la décentralisation en dénonçant aujourd’hui les disparités des politiques menées sur les territoires, on se doit de revisiter l’histoire pour rappeler pourquoi un basculement a été opéré en 1984. On s’interrogeait déjà sur l’inadéquation de réponses sociales décidées unilatéralement depuis Paris sans être nécessairement adaptées aux besoins des territoires. Plus grave, nombre d’élus territoriaux qui s’estimaient concernés, étaient incapables d’avoir prise sur ce qui devait se faire chez eux.

En d’autres termes, la décentralisation appelait à des politiques publiques adaptées, donc disparates, sous l’autorité des élus locaux que devaient corriger l’Etat par ses injonctions nationales – la loi – et par son implication pour redresser des manquements majeurs. La disparité territoriale n’était pas un défaut, mais au contraire une démarche indispensable pour permettre à chacun d’accéder à ses droits. L’inégalité des politiques au nom de l’équité !

Où est donc l’erreur ?
Si des efforts évidents, certes variables selon les sensibilités politiques et les compétences techniques, ont été développés par la plupart des conseils départementaux, force est de constater que l’Etat n’a pas tenu sa part. Il a oublié, encore jusqu’à peu, le volet du contrat qui le concernait : tenir son rôle correctif. Il s’est tenu jusqu’à peu pour déchargé. Il a ainsi négligé de gérer à la hauteur exigée ses compétences propres comme le service social scolaire, la santé scolaire, la psychiatrie infantile ou les réponses aux handicaps. Dès lors comment ayant fait le peu qui lui revenait peut-on envisager demain qu’il assume l’entièreté de la mission? Et déjà qu’à donne égale il impulse à travers une coordination des interventions quand lui-même est défaillant et donc peu crédible ?

Les préfets n’ont plus les moyens humains, ni l’expertise pour se substituer aux missions transférées aux départements qui font comme ils peuvent et parfois comme ils veulent. Il conviendrait de reconstruire tout un dispositif administratif autour du préfet. Ce qui impliquera plus de temps et d’énergie que de voter un simple article de loi.

Avant de se lancer dans une nouvelle aventure de déconstruction-construction dont on sait d’expérience qu’elle peut détruire des dynamiques extraordinaires délicates – cf comment le service social intégré de l’enfance des années 80 a pâti de la décentralisation – il faut donc réfléchir à deux fois et être plus fin dans l’approche.

Une chose au moins est assurée : le statu quo est impossible.

Les disparités majeures persistent sur les territoires quant à l’accès aux besoins premiers, les moyens manquent et les «trous dans la raquette » se multiplient avec ses « incidents » et des drames au risque de faire régulièrement la couverture de médias en quête de sujets à forte charge émotionnelle.

Admettons déjà que cette fonction régalienne peut être mise en œuvre, sous l’égide de l’Etat, par la puissance publique territoriale avec le soutien pro actif du secteur associatif, quitte à préciser les compétences de chacun, à nouer des échanges, à permettre des dialectiques et des recours pour garantir à tous les enfants et chacun le respect de ses droits.

La réponse à la crise ne passe pas nécessairement par une réforme institutionnelle fondamentale, mais par le fait que chacun joue mieux sa partition.

Un focus particulier sur les Outre-Mer s’impose. Ces territoires sont en grande souffrance et traînent encore, avec leurs spécificités économiques sociales, culturelles, un retard parfois abyssal dans la marche vers l’égalité des droits et le respect des dispositions de la Convention internationale des droits de l’enfant. Comment repondre à leurs spécificités dans le cadre de la République ?

*Certains réclament des États généraux et/ou un plan Marshal, c’est à dire une réponse exceptionnelle dans sa vigueur au regard d’une situation hors normes. Pourquoi pas ! Mais cela semble bien long quand il faudrait déjà un plan d’action en urgence .

Deux priorités majeures émergent qui font consensus

Il convient déjà que l’Etat renfloue les finances dédiées des départements et de desserrer l’étranglement de certains conseils départementaux dont 8 se disent en situation de ne plus pouvoir assumer les dépenses engagées. Dans le même temps il faut sécuriser financièrement les associations habilitées sans lesquelles la puissance publique d’Etat et territoriale serait nue, privée de tout moyen d’action au quotidien.

Tout aussi urgemment il faut gérer la crise qui traverse les métiers du social. Trop équipes ont en souffrance. Les travailleurs sociaux et autres professionnels manquent en nombre. Ainsi 25% des postes de Prévention spécialisés sont vacants, les assistantes familles partent et ne peuvent pas être remplacées, les instituts de formation peinent à recruter, baissent le niveau d’exigence et un quart des candidats renoncent au bout d’un an.

Il faut maintenir les professionnels présents à travers la création d’une Réserve de la protection de l’enfance qui offre sur une base contractuelle à ceux qui pourraient partir de rester en poste jusqu’à ce que d’ici 5 ans de nouvelles vagues arrivent. Pour attraire de nouvelles compétences il faut plus que jamais développer la formation contractualisée sur le terrain.

Encore doit-on redonner de l’envie, valoriser les missions, mettre en exergue les réussites avec pour enjeu non pas seulement de trouver retrouver des professionnels, mais des citoyens engagés, la protection de l’enfance étant plus qu’un métier, mais une fonction qui exige une implication forte auprès des autres et une capacité d’interpellation de la société. On appelle de longue date à ce message fort quand les pouvoirs publics multiplient encore les impairs révélateurs, notamment après les efforts consentis lors des confinements.

Ces deux conditions réunies on pourra retrouver un fonctionnement plus serein et envisager lucidement des mutations institutionnelles qui s’imposent.

Il importera alors de rappeler à droit constant le périmètre irréfragable des missions transférées par l’Etat. Il conviendra plus que jamais de prévoir en contrepartie des financements complémentaires aux regard des spécificités territoriales, un dispositif de contrôle renforcé et des moyens en expertise pour accompagner les équipes départementales en tension au regard des objectifs nationaux.

On pourra alors porter une politique publique de l’enfance qui s’engage mieux sur les sujets prioritaires : violences notamment sexuelles, accès aux soins et à l‘éducation, enfants porteurs de handicap, mineurs isolés étrangers, entrées et sorties des dispositifs de protection, prise en compte réelle des parcours de vie par-delà les interventions ponctuelles et le seuil des 21 ans qui n’a plus de signification sociologique, etc. De gros chantiers.

Il deviendra possible de regagner en crédibilité auprès de l’opinion publique avec le souci non seulement de légitimer la demande élargie de moyens, mais de créer une dynamique vertueuse en mobilisant la société civile auprès des professionnels notamment pour réduire le recours à l’institutionnalisation des enfants en difficulté comme y appelle la loi du 7 février 2022

A cet effet réintroduisons dans ce débat un peu de rationalité en préférant une réflexion commune nationale et territoriale aux anathèmes, aux procès d’intention, aux approches corporatistes. Soyons offensifs, délibérément tournés vers le 21e siècle plutôt que nostalgiques. S’il faut revisiter l’histoire pour tirer les leçons de nos échecs il convient également d’ouvrir nos yeux, avec une approche critique, sur les réponses apportées dans des sociétés qui nous sont proches culturellement, économiquement ,politiquement comme les pays anglo-saxons ou du Nord de l’Europe. On verra alors que notre dispositif dans son écriture générale n’est peut-être pas si imparfait.

Il est certes perfectible, Il déjà été régulièrement amélioré, il le sera encore sachant que l’enjeu en l’état est moins de changer la loi que de l’appliquer. Sachons aussi être modestes. Admettons qu’il ne sera jamais à la hauteur de nos utopies et de nos exigences en nos attentes. Faire peu, mais se faire bien ; pas se contenter dénoncer mais agir !

Et déjà n’oublions pas de remettre à sa juste place, ni plus ni moins, les interventions sociales et judiciaires. Sous nos cieux, la protection des enfants est d’abord familiale. Le rôle des pouvoirs publics dans une mission de service public est d’étayer les parents autant que faire se peut dans l’exercice de leurs responsabilités et quand cela s’impose de mettre à distance des parents pathogènes. Plus que jamais il nous faut réinvestir dans les réseaux de proximité de soutien aux familles fragiles qui relèvent de la compétences … de l’Etat et des collectivités.

*

Quittons donc l’incantation qui détourne des vrais problèmes pour une démarche sérieuse en partant des acquis, des attentes, des moyens mobilisables en se fixant des objectifs clairs inscrits dans la temporalité. Nous en avons collectivement les moyens. Alors des Etats généraux de la protection de l’enfance permettront de dégager des objectifs partagés et auront du sens quitte à admettre d’entrée de jeu qu’ils devront déboucher sur un effort exceptionnel notamment financier au nom de la solidarité nationale. On devra avoir le souci d’évaluer leur impact.

Pour autant les pouvoirs publics ne seront pas quittes de leurs responsabilités : l’enjeu n’est pas seulement de mieux repondre aux enfants en danger, mais de veiller à ce que moins d’enfants demain le soient !

Ce texte co-signé Maxime Zennou, directeur général du Pôle Enfance du Groupe SOS Jeunesse est paru écourté dans Le media Social du 15 octobre 2023

Inceste : libérer la parole des victimes, pour utile, ne suffit pas

On se réjouit de l’initiative prise par les pouvoirs publics, sous l’impulsion de Charlotte Caubel,  secrétariat d’Etat en charge de l’enfance, de lancer une grande campagne médiatique de sensibilisation aux violences sexuelles faites aux enfants spécialement l’inceste

Cet appel à libérer la parole des victimes pour ne pas être original s’imposait (1). Encore trop d’enfants, voire d’adultes, vivent sous l’emprise, la honte ou la crainte de ce qui va être déclencher par leur révélation. Il est bon de les encourager à révéler ce qu’ils ont pu supporter, ne fut-ce que pour insécuriser les auteurs potentiels qui, par-delà leur acte, inflige une pression sur leurs victimes pour qu’elles se taisent.

Sans remettre en cause le moins du monde la légitimité et l’opportunité de cette campagne d’information la démarche engagée ne peut pas en rester là.

Déjà on s’accordera  à  relever que la crédibilité du message et l’impact sur les personnes concernées dépendra du sentiment que cette parole est entendue, décryptée, bien analysée et débouchera sur des réponses appropriées au regard de la situation individuelle de chacun. Or force est de constater aujourd’hui les services de protection de l’enfance sont en grande souffrance pour prendre en charge ces situations (2), mais que déjà en amont les services de police et de justice sont eux-mêmes en grande difficulté pour enquêter et engager des poursuites. On peut craindre si les moyens humains et financiers ne sont pas affectés à hauteur à la gestion des situations révélées le message lui-même de cette campagne en sera affecté. Pour ne prendre que ce seul exemple d’actualité, il est navrant qu’une personne dûment informée du harcèlement scolaire subit un enfant qui au final devait se suicidera n’ait pas pu joindre le « 119 » qui pourtant, de par la loi, a cette mission de recevoir les signalements de situation l’enfant en danger !

Tout aussi préoccupant, des barrages psychologiques, culturels et institutionnels, fondés sur de fausses représentations de la loi peuvent exister et faire obstacle  à la révélation de situations qui peuvent être connues de tierces personnes sinon même de professionnels. Trop fréquemment ceux qui savent se retranchent derrière le souci de respecter la vie privée et la confidentialité des informations reçues, observées ou analysées. Très concrètement on regrettera que les pouvoirs publics ne rappellent pas avec vigueur l’ordre de la loi qui veut de longue date que la protection de la personne en péril, spécialement d’un enfant l’emporte sur les obligations de confidentialité. *

Il ressort en effet de la loi française (articles 223-6 et 226 13 et 226 14 du code pénal) que celui qui, ayant conscience d’un péril, ne mobilise pas les moyens à sa disposition pour tenter, en agissant ou en parlant, de faire cesser cette situation, où  la personne est en péril est cinq fois plus condamnable que celui qui viole le secret professionnel. Qui plus est, la loi est claire en affirmant que ce devoir  de protection pèse sur tout un chacun : « Quiconque » affirme l’article 226-3 CP. En d’autres termes, l’obligation pèse sur tout un chacun, y compris sur les personnes tenues au secret sous la menace de sanction pénale.

Faut-il encore rappeler que ceux qui s’efforcent de faire cesser ce péril ne sont susceptibles d’aucune sanction pénale, civile ou disciplinaire pour avoir parlé ! (3).

Reste que pour utile cette campagne est insuffisante : elle peut être de nature à rendre justice à plus d’enfants victimes, mais l’enjeu prioritaire n’est-il pas de faire en sorte que de nouveaux enfants ne soient pas victimes d’agression sexuelles en général, d’inceste en particulier ? Nous ne nous satisferons pas que d’ici cinq ans une nouvelle enquête INSERM vienne nous apprendre que 5 millions et demi d’adultes allèguent encore avoir été victimes de violences sexuelles le temps de leur enfance dont 3 millions au sein de leur famille. Certes il serait illusoire utopique de penser éradiquer ces violences séculaires. Pour autant la mobilisation observée actuellement sur ce thème permet  de s’attacher à réduire sensiblement le nombre de passages à l’acte par un discours politique fort. On  doit avoir cette ambition et s’en donner les moyens

Pour cela il nous semble qu’il revient rappeler publiquement l’interdit de l’inceste et d’une manière générale des violences sexuelles faites aux enfants. Non pas tant en rappelant l’interdit moral et l’ordre de la loi, mais en insistant ce sur quoi nous avons progressé récemment collectivement, à savoir la prise de conscience de l’impact destructeur sur les victimes de ces actes commis même plusieurs décennies plus tard. Les travaux hier de la CIASE et aujourd’hui de la CIIVISE ainsi que plusieurs témoignages forts rendus publics ne peuvent plus amener à banaliser l’impact de ses actes sur la personne qui la supporte. Ce constat saute aux yeux quand on s’est trouve, notamment face à un homme de 72 ans apparemment tout fringant qui se présente en entrant dans votre bureau comme chef d’entreprise, père de trois enfants pour se retrouver  effondré et en larme 45 minutés plus tard après voir avoir restitué les violence sexuelles supportées quelques six décennies plus tôt. Toute sa vie en aura été affectée!

Plus que jamais sur la base de la loi du 21 avril 2021 il nous semble que les pouvoirs publics devraient communiquer fortement sur l’interdit fait aux adultes notamment d’avoir des relations sexuelles avec des personnes mineurs de 15 ans. Le plaisir de l’adulte ne peut pas se satisfaire au prix du mal infligé !

On aura compris qu’il ne s’agit pas critiquer ou de s’opposer à la démarche de communication entreprise, mais simplement souhaiter qu’au plus tôt on ait le souci de la qualité de la réponse apportée à ceux qui révèlent les faits dont ils ont été victimes, que soit rappelée à tout un chacun l’obligation de  porter aide et assistance à la personne en péril, et surtout que ce soit rappelé publiquement au  ,om de la souffrance infligée injustement l’interdit de l’inceste et plus généralement des violences sexuelles 

Force est de reconnaitre que jusqu’ici on n’a pas su collectivement dénoncer que si dans tant de familles de France – 170 000 enfants seraient incestués chaque année – on s’autorise ces pratiques, c‘est bien qu’il y aune tolérance implicite. En d’autres termes, quand une pratique est aussi répandue on peut dire qu’il y a encore une tolérance sociale. Il faut combattre cette posture et ce non-dit. Il faut oser aborder publiquement ces comportements. Et, complexité de l’exercice, il faut réfléchir collectivement aux réponses à apporter à ces pulsions sexuelles pour les contenir et les détourner. La démarche est alors bien plus exigeante.

Il sera ici intéressant de voir quelles préconisations avancera prochainement  la CIVISE dont la mission vient à échéance et que beaucoup souhaiterait déjà voir maintenue. On ne doute pas que des pistes intéressantes seront développées pour garantir et muscler la réponse sociétale aux faits révélés. Déjà certaines ont été avancées et relayées par les pouvoirs publics come de faciliter la suspension voire le  retrait de l’exercice de l’autorité parentale (4). Mais que nous proposera la CIIVISE sur le registre de la prévention même des violences sexuelles? Par ailleurs pour utile ce type de structure nationale et « indépendante » qui recueille avec respect la parole des victimes et les analyse pour en tirer des préconisations ne peut pas se substituer à la parole politique et à l’exercice des responsabilités de la ou du Ministre. Attendons donc son rapport final  avant de pétitionner sur la CIIVISE et d’ici là ne passons pas à côté de l’essentiel, mais bien bien difficile et exigeant à traiter : détourner des auteurs potentiels de passer à l’acte.

Tout en étant conscient des limites de l’exercice, on avance  la nécessité de rappeler l’interdit et de le justifier avec comme souci d’estomper la tolérance qui existe encore. D’autres postures sociales, judiciaires voire médicales peuvent être mobilisées là encore avec modestie, mais il est temps de s’y atteler dans une démarche de de prévention. Le temps en est arrivé.

 

1 – Cf la Libre Opinion signée G. Dufoix « Oser parler » et tout le travail sur la libération de la parole des victimes mené depuis avec un certain effet, mais bien sûr des limites évidentes

2 – Voir billet précédent

3 – Le Conseil d’Etat a eu à la rappeler s’agissant de médecins sanctionnés disciplinairement à ce titre

4 – Proposition Santiago adoptée par l’Assemblée nationale

Pour une remoblilisation sur la protection de l’enfance (864)

De longue date notre dispositif de protection de l’enfance est fortement interpellé, critiqué, contesté. Souvent injustement. Reste qu’indéniablement il présente des carences qui ne peuvent être résolues par une simple démarche législative. (1)

Un moment exceptionnel
µEn cette rentrée scolaire tous les voyants se sont allumés pour indiquer qu’il traverse une zone de turbulences majeures :  une explosion des situations, une aggravation des cas appelant à des réponses fortes comme le retrait d’enfant, avec de très jeunes enfants concernés – que vont-ils devenir ?, et l’impossibilité plus que jamais pour nombre de services de mettre en œuvre rapidement et comme il serait souhaitable les réponses judiciaires quand par ailleurs on relève une recrudescence des mineurs étrangers non accompagnés qu’il convient d’accueillir.

Dans le même temps, force est constater qu’ici comme ailleurs, il est difficile devant la crise des métiers du social de trouver en nombre et en qualification les femmes et les hommes nécessaires pour exécuter les missions confiées à l’administration ou au secteur associatif habilité.

Le moment de passer à  la caisse ?
Indéniablement on paie les dysfonctionnements dénoncés de longue date de la protection familiale pour avoir négligé d’identifier les responsabilités à exercer en faveur des enfants.  On a aussi laissé se dégrader la protection médico-sociale de proximité qui n’a plus les moyens d’étayer suffisamment les familles en difficulté afin d’éviter la cristallisation des situations notamment de violences supportées directement ou indirectement par les enfants. Il faut envoyer le « Samu social » quand le « médecin de quartier » aurait pu être utile aux premiers symptômes! Le service social scolaire et le service de santé des élèves, la protection maternelle et infantile, la psychiatrie infantile et désormais la pédiatrie sont en grande souffrance. 17 départements sont d’ores et déjà dépourvus d’Equipes et Clubs de prévention qui allaient au contact des enfants pour éviter que leur situation dégénère. Parents et enfants en souffrance sont trop souvent isolés. (2)

Globalement et sans distinction ou nuances on a mis en cause les départements pour leur incapacité à assumer la mission qui a été confiée par les lois de décentralisation en matière de protection de l’enfance ; on n’hésite pas à rappeler à juste titre que l’Etat lui-même n’exerce pas ses propres responsabilités dans les missions qui lui ont été maintenues et dans l’animation générale qui lui revenait. Il s’est trop souvent contenté de faire la loi avec des textes de plus en plus légitimement exigeants sans réunir à hauteur les conditions de leur mise en œuvre concrète faute de moyens financiers mais surtout humains par l’échec de sa politique du personnel.

Oui, des Etats généraux de la protection de l’enfance (3) s’imposent urgemment, d’où doit découler un « Plan Marshall » (4), c’est-à-dire la mobilisation de moyens exceptionnels.

Quels objectifs ?
Il ne s’agit pas de faire le n° inventaire théorique des difficultés rencontrées au quotidien. De nombreux rapports et expertises fournissent cet état des lieus. Il doit s’agir d’associer pour agir, territoire par territoire déjà, puis au plan national, l’ensemble des intervenants publics – l’Etat et les collectivités territoriales-, mais également les acteurs sociaux et éducatifs du secteur associatif habilité souvent négligés alors même qu’ils ne sont pas seulement des prestataires de services, mais ont vocation à exprimer les besoins des territoires et des populations les plus fragiles. Seule cette démarche collective peut garantir d’identifier les vrais besoins et au final l’impact des dispositions pour l’éduction et la protection de l’enfance qui devraient être prises dans le cadre de ce plan conséquent et inscrites sur le durée indispensable.

Reste qu’un constat objectif s’impose, en pleins et en creux.
Notre dispositif a su régulièrement s’améliorer et s’enrichir. Il rencontre régulièrement des succès. Nombre d’enfants parviennent ainsi, avec le soutien des travailleurs sociaux, à demeurer auprès des leurs et à voir leurs conditions de vie évoluer positivement ; nombre d’enfants appelés à quitter leur domicile maintiennent des relations avec ceux qui leur sont chers et peuvent envisager de retrouver pleinement leur place auprès d’eux ; quand il est nécessaire, notre droit le permet et nos institutions y veillent, il y aura rupture du lien qui peut être pathogène pour garantir à l’enfant l’accès à une autre famille via l’adoption ; la parole des enfants et la parole des parents est désormais mieux prise en compte dans les institutions qu’elle pouvait être par le passé.(5) Nos services sociaux et éducatifs fonctionnent et leurs acteurs doivent être salués et reconnus à leur hauteur. Donnons-leur en acte … pour en tirer les conséquences!

On pourra alors aborder lucidement les dysfonctionnements dénoncés comme la violence dans certaines institutions ou tout simplement la violence de l’institutionnalisation, le non-exercice immédiat de trop de mesures, l’abandon d’enfants au sein du service dans la seule perspective de l’attente de la majorité, etc.

L’Etat au coeur
Une mise à plat territoriale sera nécessaire mais qu’on ne s’y trompe pas elle ne fera pas l’économie ds décisions à dimension nationale relevant de l’Etat, garant de la protection de l’enfance aux yeux de la communauté internationale pour avoir ratifié la Convention internationale de l’enfant du 30 novembre 1989. On ne pourra pas s’en tirer avec des mesurettes. Mieux : un (gros) chèque ne suffira pas au regard de l’acuité des problèmes à traiter.

Qui doit faire quoi sur les politiques publiques?
Ainsi il faudra déjà  s’interroger au Parlement sur l’opportunité de revenir sur les lois de décentralisation de 1983/1984 quand certains mènent fortement en cause l’incompétence des conseils départementaux. On échappera pas alors à vérifier ce qu’il en était avant la décentralisation quand l’Etat était en pleine responsabilité. Garantissait-il l’équité des interventions publiques sur l’ensemble du territoire et au niveau de plus en plus élevé exigé par la loi pour qui les enfants ont des droits et qui doivent voir leurs besoins pris en compte ? Qui osera l’affirmer et pourra le démontrer ?

L’Etat n’a pas assumé un peu hier, pourrait-il assumer le tout demain ?
Si la démarche décentralisatrice n’a pas fonctionné n’est-ce pas parce que l’Etat n’a pas assumé sa part pour corriger les politiques territoriales afin de garantir à tous les enfants l’accès aux droits fondamentaux en terme de protection et d’éducation sur l’ensemble du territoire national ?

Il s’agit moins demain de lui restituer l’ensemble de ses compétences passées que de veiller à ce qu’il exerce enfin ses responsabilités sur son reste à charge afin de redevenir crédible aux yeux des collectivités territoriales et des interlocuteurs associatifs pour tenir sa mission d’animation. Il lui faut plus que jamais investir sur les secteurs qui lui reviennent à titre principal dans le champs scolaire et médical, mais aussi de mettre en place les instruments pour venir en soutien et en relais aux collectivités territoriales et aux associations mobilisées (la recherche, les personnels, le soutien technique, etc.).

En tout cas pour se donner des chances d’avancer il lui faut déjà refermer ce dossier d’une éventuelle redistribution des cartes (5) en s’engageant à tenir son rôle sur les territoires quand il s’est démuni de toute administration auprès du préfet et arrive difficilement à faire ce qu’il doit aujourd’hui. En retrouvent sa crédibilité il pourra entrainer les collectivités territoriales elles aussi en charge et en difficulté (par exemple sur la PMI).

Deuxièmement, mais prioritairement, l’Etat n’échappera pas à une de ses responsabilités propres plus que jamais majeure qu’il a mal-traitée : doter l’ensemble des opérateurs publics et privés des femmes et des hommes susceptibles d’accompagner les parents et les enfants en difficulté. Force est de constater une crise de l’engagement dans le champ social comme dans d’autres champs qui concerne notre vie commune.

Sur la deuxième partie du XX° siècle on a voulu transformer les militants du social en professionnels … sans aller pour autant jusqu’à tirer l’ensemble des conséquences de cette démarche en les donnant d’un statut, notamment d’une rémunération et une reconnaissance, adapté aux missions qu’on leur confiait. (6). On a perdu les militants, on est en passe de perdre les professionnels ! Beaucoup partent comme les assistants familiaux ou les éducateurs spécialisés ; peu ont envie de rejoindre ces fonctions. Ainsi ESPOIR, comme d’autres, relèvent que 25% de ses postes d’éducateurs de prévention sont vacants ! La loi du 7 février 2022 esquisse la question des assistants familiaux, mais ne la résoud pas.

On doit s’inquiéter du développement du recours à l’intérim comme dans le champ médical –les mêmes causes produisent les mêmes effets –  à un coût exorbitant, mais surtout sans pouvoir garantir l’indispensable continuité dans l’accompagnement social. Etant observé que même l’intérim aujourd’hui ne fournit plus les intervenants recherchés !  Preuve l’absurde de l’acuité de la crise de ces métiers. Et cette reconnaissance ne pourra pas être que morale.

D’évidence par-delà les aspects économiques et financiers qui ne pourront plus longtemps être négligés, c’était une vraie mobilisation à s’engager à laquelle la puissance publique, notamment d’Etat doit appeler la société civile.

C’est encore l’image de la protection de l’enfance qu’il convient de restaurer. L’État se doit de mettre en exergue le travail développé au quotidien au service des enfants et des parents en souffrance. Sans nier la difficulté auxquelles les opérateurs publics et associatifs sont confrontés et les dysfonctionnements qui peuvent en résulter, il est essentiel de démontrer à l’opinion que l’argent public est mobilisé à bon escient et avec efficience quand elle n’a pas du tout cette représentation. D’une manière générale on aura à déconstruire certaines représentations erronées ou à relégitimer des pans de notre dispositif. La remobilisation en dépend.

Enfin la puissance publique ne pourra pas faire l’économie dans tous les sens du terme d’une réflexion et d’une politique pour maintenir le réseau des opérateurs associatifs qui, depuis Saint-Vincent-de-Paul, porte au quotidien les interventions sociales. Il faut sécuriser économiquement ces associations ; il faut encore drainer vers elle des citoyens militants. Nombre de dispositions techniques peuvent être prises dans ce sens. Il en va de l’intérêt même de l’exercice de la mission régalienne de protection de l’enfance.

Il faudra au passage réaffirmer les termes de la mission de service public qui, Europe ou pas,  ne peut pas être concédée au secteur marchand.

Les associations elles-mêmes devront plus que jamais se donner des objectifs propres et se doter des moyens humains et financiers adaptés pour ne plus dépendre de la seule commande publique. On mesure l’ampleur du chantier à ouvrir et des blocages à dépasser.

Et en prime
Un focus tout particulier devra être porté sur ce qui se joue dans les territoires ultramarins où la situation est souvent explosive. Plus que jamais un effort renforcé doit y être apporté avec le souci du respect des règles de la République dans la prise en compte des  coutumes locales et la mobilisation des compétences territoriales.

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*

Alors on formera le vœu que sur la durée, dans une démarche rationnelle et sincère, sans démagogie, les pouvoirs publics répondent à cette demande de remobilisation exprimée avec fermeté dans la dernière période. Sans nier l’acuité des difficultés, il leur faudra reconnaître les points forts dans notre dispositif et derrière, parfois légitimer certains pans de notre dispositif comme la décentralisation ou le dispositif dual de protection administrative et judiciaire de l’enfance qui veut qu’au final grâce à cette dialectique institutionnelle les parents et les enfants en difficulté puissent se voir garantis par la justice l’accès à leurs droits.

Il lui faudra revisiter l’histoire de la protection de l’enfance pour ne pas retomber dans certaines ornières ; il conviendra encore de vérifier au regard d’autres dispositifs comme les systèmes anglo-saxons, nordiques ou nord- américains combien notre système dialectique à la française protège mieux les libertés que lorsque l’administration sociale est dans la toute-puissance première sous le contrôle formel et a posteriori de la justice

Ne pas oublier l’amont
Reste que plus que jamais, et là encore la responsabilité de la puissance publique est engagée, il est convient de s’attacher aux causes qui génèrent la mobilisation du dispositif de protection administrative et judiciaire.

Ainsi le combat contre la grande pauvreté n’a pas été gagné et demeure une nécessité impérieuse avec 3 millions d’enfants pauvres sur 13 ! Il doit même redoubler d’intensité avec la reprise de l’inflation.

Les violences physiques sexuelles et psychologique exercées sur les enfants dans la patrie autoproclamée des droits humains est une réalité incontournable. Ainsi quand 5,5 millions de personnes – un 10° des adultes du pays – affirment avoir été victimes d’agressions sexuelles notamment dans leur famille le temps de leur enfance ou quand trop d’enfants sont les victimes directes ou indirectes de violences intrafamiliales. On peut pas se contenter d’améliorer les réponses apportées aux enfants victimes ; il s’agit aussi de faire en sorte que de nouveaux enfants ne soient pas agressés. Non seulement il faut rappeler l’interdit, mais le justifier : le rapport sexuel infligé à un enfant par un adulte est une violence qu’il supportera toute sa vie. Toute la société doit être interpellée quand 170 000 enfants sont victimes chaque année soit 20% d’une classe d’âge.

Il est par ailleurs indispensable que la puissance publique tirant les conséquences de l’état des lieux veille à renforcer les dispositifs de nature à prévenir la mobilisation de la protection administrative et judiciaire à savoir la responsabilité parentale et le dispositif médico-social

A ces conditions exigeantes qui ne relèvent pas seulement d’un financement public même si on ne fera pas l’économie d’un renforcement des moyens dédiés à la protection de l’enfance, on peut penser à terme améliorer encore notre dispositif ; en tout cas éviter qu’il sombre, ne fût-ce que par le désengagement d’une grande partie de ceux et de celles qui aujourd’hui le portent à bout de bras, professionnels ou responsables associatifs qui n’en peuvent mais.

D’évidence, et il faut leur en donner acte, les pouvoirs publics dans ces dernières années, ont commencé à prendre conscience de la gravité de la situation. Le maintien d’un département ministériel de l’enfance désormais rattaché au premier ministre, mais sans budget propre, l’installation d’un Conseil interministériel sous son impulsion, la création du GIP Enfance protégée (sans renfort spécifique), la mise en place d’une délégation à l’Assemblée nationale aux droits des enfants (mais pas au Sénat), le renouvellement du Conseil national de la protection de l’enfance ou l’expérimentation des conseils départementaux de protection de l’enfance sans autant de signes positifs pour améliorer la gouvernance publique

Les composants de l’orchestre sont présents et tous prêts à tenir plus que jamais leur place. La société  civile peut être mobilisée plus qu’elle ne l’a été jusqu’ici.  . Nous ne partons pas de rien dans la symphonie qu’il faut écrire et jouer ; reste à ce que le chef d’orchestre sache permettre à chacun de trouver sa place déjà en lui donnant le sentiment de participer d’une démarche collective positive et mobilisatrice au service des plus fragiles et de l’intérêt général. Et déjà de fixer un cap : quels objectifs s’assigne-t-on collectivement au titre du droit à la protection?  Non pas seulement parce que les enfants sont l’avenir de la société, mais parce qu’ils sont ci et maintenant présents comme des personnes.

 

1 – Le Sénat via le rapport Bonne adopté le 5 juillet 2023 appelle d’ailleurs à un moratoire législatif pour veiller à l’application concrète des lois déjà votées.

2 –  Le patronat social du XIX° abandonnait moins les familles que l’Etat libéral du XXI°en leur offrant un logement  et des activités

3 – 24 départements y appellent

4 – Anne Devreese, présidente du CNPE

5– En grande partie sous la pression des anciens (Cause commune, Repair) sinon des parents d’enfants suivis

6 – Proposition de loi de janvier 2022 de X Iacovelli sénateur Renaissance d’expérimenter une recentralisation

7 – Encore récemment en ne les incluant pas dans le Grenelle du médico social on a commis l’énorme erreur de négliger leur rôle pendant la pandémie au risque de les heurter profondément

 

L’hymne aux responsabilités parentales : à quelles conditions entonner une musique audible ?863

Nous avons tous été frappés en juillet dernier d’entendre le président de la République et le ministre de l’Intérieur appeler les parents à leurs responsabilités afin que leurs enfants restent au domicile et ne viennent pas participer des pillages et autres violences. On n’avait pas entendu ce discours de longue date.

Certes on a vu en boucle un père aller chercher manu militari son fils, le mettre sans vergogne dans le coffre de sa voiture et le ramener à la maison ! Pour le reste, ce rappel aux responsabilités parentales sonnait plus comme un coup de clairon afin de se donner bonne conscience, mais surtout pour détourner l’attention sur les origines profondes de cette période originale que vivait le pays. Si un tiers des personnes interpellées étaient mineures, il ne faudrait pas faire peser sur les plus enfants le poids des événements. Et comment imaginer des  parents en grande difficulté de longue date pour incarner leur autorité puissent la restaurer sur l’ordre du gouvernement exprimé au journal 20 H?

Pourtant, indéniablement, trop de jeunes, notamment de mineurs, sont plus ou moins livrés à eux-mêmes. Nombre s’installent très tôt dans une toute-puissance dangereuse pour eux, pour leur environnement et ceux qui les croisent.

Cela ne date pas d’aujourd’hui. Avec d’autres nous appelons régulièrement la puissance publique à assumer sa part pour mettre ou remettre l’ensemble des parents de France en situation de responsabilité à l’égard de leurs enfants sachant que la première ligne de protection des enfants, sous nos cieux, est familiale ; les protections sociale et judiciaire sont subsidiaires. On renverra au rapport remis en janvier 2014, à sa demande, à la ministre de la famille où en réponse la question « Faut-il reconnaître de nouveaux droits aux enfants ? » ne répondions « Oui, dans l’intérêt de la société et de la démocratie ». (1)

Force est de reconnaître que peu a été fait depuis.

Certes dans la toute dernière période on a pris conscience de l’ampleur et de la portée des violences, notamment sexuelles infligées aux enfants au sein de la famille (2). On a fini par condamner explicitement en 2017 sous le terme pudique  de violences éducatives ordinaires les châtiments corporels et autres vexations infligés aux enfants (3). On n’en a pas fait un délit ou une contravention ; on s’est contenté de fixer un cap. Pourtant aucune campagne n’a été menée en parallèle sur l’éducation sans violence. Sous l’impulsion de la CIIVISE, on multiplie aujourd’hui les dispositions visant à mieux réagir aux pratiques incestueuses et autres violences sexuelles infligées aux enfants, souvent de la part d’autres enfants. Pour autant là encore aucune campagne n’est menée pour prévenir ces comportements criminels.

Quand ils abordent ce sujet des rapports parents-enfants les pouvoirs publics sont le plus souvent  dans le registre de la protection des enfants contre des parents source de tous les dangers. Ils n’ont pas tort dans leur vigilance, mais la première prévention n’est-elle pas faire en sorte que donc toutes les familles la protection et l’éducation qui leur est due par la loi soient apportées.

Si l’objectif est de veiller à ce que dans toutes les familles de France les enfants bénéficient les meilleures conditions de protection et d’éducation trois chantiers doivent être suivies :

Déjà identifier les personnes au quotidien et principalement en situation de responsabilité à l’égard des enfants. Qui fait quoi ?

Deuxièmement : clarifier conceptuellement les rapports aux enfants en les inscrivant plus que jamais dans le registre de la responsabilité.

Troisièmement et enfin, faire en sorte que toutes les familles privées de relais familiaux élargis trouvent dans leur proche environnement des services sociaux susceptibles de les accompagner en tant que de besoin pour éviter une judiciarisation, par ailleurs souvent qualifiée d’arbitraire.

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Le premier chantier conduit à identifier les responsabilités envers l’enfant.

Le vivre en famille et la famille ont désormais singulièrement évolué.

Plus que par le passé les enfants sont désirés que subis grâce à la maîtrise de la contraception. On est loin de Papa et Maman mariés ensemble, concevant un enfant et engagés à l’élever au mieux dans contraintes de la vie, y compris par-delà leurs conflits.

De plus en plus d’enfants naissent hors le mariage de leurs deux parents ensemble. Le jeu napoléonien de présomption de filiation paternelle ne fonctionne plus systématiquement. Dès lors le géniteur doit entreprendre une démarche pour créer le lien juridique de filiation avec son enfant ou  supporter une poursuite en recherche de paternité effectuée au nom de l’enfant par la mère

Si actuellement bien plus que par le passé les pères hors mariage assument leurs responsabilités en reconnaissant leurs enfants, force de reconnaître qu’il est courant qu’un enfant n’ait pas de père légal au moins à la naissance quitte à être légitimé ou reconnu plus tard par un home qui n’est pas son géniteur.

Deuxième évolution majeure : les couples conjugaux sont plus fragiles que par le passé, mais les parents, notamment les pères, entendent continuer à être présents auprès de leur enfant par-delà la séparation. Il a donc fallu veiller parce que les deux parents soient juridiquement mobilisés.

Troisièmement et enfin, la vie ne s’arrête pas à la séparation du couple parental quand celle-ci intervient. Fréquemment le ou les deux parents «refont» leur vie, dans le mariage ou pas, avec un compagnon ou une compagne qui participera peu ou prou de l’éducation de l’enfant des enfants de l’autre. Ce sont même parfois de très belles familles qui se reconstituent avec des enfants de lits précédent appelés à vivre ensemble. Parmi des difficultés rencontrées la cohabitation à distance entre le parent géniteur et la personne appelée au quotidien à vivre avec l’enfant. Bien évidemment, toutes les situations ne sont pas tendues, mais on ne peut pas négliger que nombre le soient. Deux millions d’enfants vivent ainsi avec un adulte qui n’est pas leurs parents génétique et juridique avec des conflits de compétence potentiels entre adultes, soit 8 millions de personnes enfants ou majeures concernées, 12% de la population. Une paille !

Il advient même qu’ un enfant puisse voir dans sa vie se succéder plusieurs compagnons ou compagnes de leurs parents biologiques auquel ils pourront plus ou moins selon les circonstances s’être attachés.

Ajoutons que l’allongement de la durée de la vie pour des raisons fait que nombre de grands-parents se trouvent dans l’univers des enfants avec certains qui entendent interférer plus qu’il ne faudrait dans l’éducation de leur descendance

Intégrons simplement pour complexifier un peu les choses que le recours à l’adoption plénière ou simple de l’enfant du conjoint se multiplie entre couples hétérosexuels ou homosexuels.

Sans remettre en cause ces évolutions il faut en tirer les conséquences juridiques pour, au final, faciliter la vie des uns et des autres et réduire autant que faire se peut les situations délicates ou conflictuelles.

Trop d’enfants sont privés d’un parent exerçant pleinement ses responsabilités .

Il aura fallu pas moins trois lois (1987, 1993, 2001) pour affirmer qu’a priori dans ou hors  le mariage l’exercice conjoint des responsabilités parentales est de droit dès lors que la filiation est établie à l’égard des deux parents. Celui chez qui l’enfant demeure ne peut pas exclure l’autre ; celui qui ne réside pas avec l’enfant ne peut pas s’abstenir de ses charges à son égard qui ne sont pas que financières. Bref on a géré l’explosion du couple parental. Des lacunes majeures cependant persistent

L’une est fondamentale : notre système juridique ne consacre pas le droit de l’enfant à voir établie juridiquement sa filiation à l’égard de ces deux parents. Il dépend du bon vouloir de ceux-ci qu’elle soit établie. Un père peut ne pas reconnaître son enfant ; la mère peut ne pas engager l’action en justice au nom de l’enfant voire elle-même accoucher sous « X » privant l’enfant de filiation biologique. Si des parents peuvent s’estimer hors d’état d’exercer leur responsabilités’ pour autant ils ne devraient pas pouvoir priver leur enfant de ce qui le relie au passé et à sa conception. En l’espèce le droit des adultes l’emporte sans contestation sur le point de l’enfant au mépris de la CIDE (5). La France, via les parquets, ne doit-elle pas enclencher un dispositif juridique pour pallier cette carence quitte à en faire la pédagogie auprès des parents. Il est temps de poser le premier barreau de l’ échelle : le droit à la filiation avant le droit à deux parents également responsables!

L’autre lacune réside dans le fait que notre droit n’a toujours pas consacré les droits et devoirs de la personne qui vit habituellement avec un enfant sans pour autant être sans géniteur. Il s’agit nullement que le beau-parent remplace le parent, mais d’affirmer explicitement les obligations revenant à chacun. A leurs yeux, aux yeux des tiers mais aussi de l’enfant lui-même. Trop d’adolescents en sont à dire à leur beau-père « Qui t’es toi ? » et jouent l’un contre l’autre pour finalement se trouver dans une démarche de puissance.

Sans consacrer un statut du beau-parent il suffirait d’une phrase de consacrer les rôles de chacun on édictant comme nous proposons notre rapport de 2014 : « Celui qui vit habituellement illégalement avec un enfant est en droit et un devoir d’exercer à son égard les actes de la vie courante. «  Au beau-parent de veiller à ce que l’enfant se couche et se prépare pour aller à l’école, aux parents de décider de l’orientation scolaire.

Le ressort de la répartition de ses compétences tient donc dans le concept « d’actes de la vie courante » déjà consacré par la loi et utilisé quotidiennement dans leur rapport avec les parents par les services sociaux qui hébergent les enfants. Le concept est subjectif comme bien d’autres et il évoluera dans son contenu sur la durée. (6)

On retiendra déjà combien il est aujourd’hui en l’état de notre droit et des pratiques sociales souvent inapproprié d’appeler les parents à l’exercice de leur responsabilité quand fréquemment dans l’univers de l’enfant il n’y a souvent qu’un adulte en situation… D’entrée de jeu on a faux.

Et encore plus quand on néglige que ces parents en difficulté pour « faire face » à leurs enfants sont souvent des accidentés de la vie, non pas démissionnaires comme certains se régalent à l’affirmer, mais démissionnés et déjà en grande difficulté pour survivre. Il y a longtemps que les parents qu’on appelait en juillet à maintenir leurs enfants à la maison étaient eux-mêmes abandonnés notamment par des services sociaux débordés ou inexistants, par la puissance publique qui leur faisaient ensuite la leçon.

Observons avec d’autres que fréquemment le parent qui élève seul l’enfant a des conditions de travail qui les amènent à ne pas être nécessairement présent quand il le faudrait auprès de l’enfant qui en profite pour fréquenter ses pairs ou surfer sur internet.

Enfin, n’oublions pas que si les adultes exercent des responsabilités à l’égard de l’enfant celui-ci a aussi, selon son développement et les sujets, son mot à dire sur ce qui le concerne. La loi – art. 371-1 C. civ. – affirme depuis 2001 dans la dynamique de la CIDE – art. 12 – que les parents doivent l’associer aux décisions qui le concernent, sous entendu recueillir son avis et si possible le convaincre avant de décider.

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Une fois consacrées les responsabilités entre les différents adultes en charge de l’enfant encore faut-il mettre à jour conceptuellement notre droit qui définit le rapport entre enfants et parents en termes d’autorité confondant le pouvoir et les missions.

Certes la loi du 4 juin 1970 a mis quasiment deux siècles à substituer l’autorité parentale à la puissance paternelle encore consacrée par le code Napoléon 1804. Indéniablement c’est une avancée que de consacrer l’égalité des pères et mère dans l’éducation de leur enfant ; pour autant le mot autorité réfère encore au pouvoir sur la personne

Certes encore ce pouvoir sur l’enfant est finalisé. « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant.

Elle appartient aux parents jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. » (art. 371-1 CC)

 « Pour » est bien le mot essentiel . En d’autres termes le pouvoir de contrainte reconnu aux parents sur leur enfant se veut au service des missions de protection et d’éducation de l’enfant confiées par la loi aux parents.

La société se reconnait le droit d’intervenir si ce pouvoir est mal exercé à travers la procédure dite d’assistance éducative (art. 375 et s. C. civil). Il reviendra au tribunal pour enfant avec le des services sociaux d’étayer un temps cet exercice de l’autorité parentale. L’intervention peut aller jusqu’au retrait physique dans l’enfant pour assurer sa protection dans un lieu tiers  quitte s’il le faut à envoyer une personne physique ou morale en situation d’exercer juridiquement ces obligations (la procédure de délégation d’autorité parentale ou de tutelle) sachant que si des parents n’exercent pas leur autorité parentale une sanction pénale est encourue de 2 ans et 30 000€ d’amende (art. 227-17 du Code pénal).

D’ores et déjà sur le plan conceptuel l’autorité parentale est une mission. Alors pourquoi ne pas franchir le pas et remettre les wagons du train dans bon sens? Les parents sont  responsables dans tous les sens du terme : ils ont devoirs et ils doivent rendre compte car ils disposent a priori de l’autorité sur leur enfant. Cette autorité juridique les appelle à réparer la victime au lieu et place de l’enfant auteur volontaire ou accidentel d’un dommage causé à autrui. (7)

Il est grand temps – et le Comité des droits de l’enfant de l’ONU y invite la France dans ses récentes Observations  et Recommandations – à substituer le mot responsabilité au mot autorité dans les rapports parents -enfants étant entendu que si le temps de leur minorité les enfants relèvent de la responsabilité de leurs parents, quelques décennies plus tard  les parents  seront sous la responsabilité de leurs enfants.

Là encore nous invitions à cette évolution sémantique et symbolique dans le rapport du 29 janvier 2014. Certains ont craint alors qu’on sape l’autorité des parents ; en vérité il ne s’agit plus que jamais de la légitimer. Ils ont de l’autorité car ils ont un mandat.

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 Identifier les adultes en charge l’éducatif protéger les enfants, rappeler chacun a ses responsabilités au regard de son statut, mais encore venir en aide aux parents qui peuvent être la difficulté avant que la situation ne dégénère obligeant à des mesures lourdes et souvent difficilement réversible.

Force est ici de constater que dans cette dernière décennie la situation s’est singulièrement dégradée.

Les chiffres parlent. Sans qu’il y ait eu une augmentation de la population juvénile du concurrence le nombre de mesures concernant les mineurs et jeunes majeurs ont cru de 29% entre 2007 et 2021 passant de 292 479 à 377 291 avec une croissance bien évidemment tout aussi conséquente, sinon plus, du nombre d’enfants nés en France accueillis par les institutions sociales (8).

Constatons à nouveau que malgré des efforts ponctuels tous les services de proximité susceptibles de venir en aide aux enfants en difficulté sont dans une situation inquiétante : de longue date le service social scolaire et le service de santé des élèves,  plus récemment la protection maternelle infantile et la pédiatrie, d’une manière récurrente la psychiatrie infantile, sans compter les difficultés pour accompagner sinon scolariser les enfants confrontés à un handicap et quand 18 départements n’ont plus de Prévention spécialisée. Les torts sont partagés relevant de la compétence pour certains de l’Etat et d’autres des départements. Or tous les parents ne bénéficient du soutien de leur famille élargie. Pour ceux qui n’ont pas cette chan ce il faut donc le plus sûrement et au plus tôt un soutien ou un relais.

Le rapport Bonne précité se fait l’écho de cette inquiétude sur la défaillance des services de proximité, mais se concentrant sur les enfants porteurs de handicap. Sous  l’impulsion de l’Etat une remobilisation s’impose, mais il faudra du temps et pas seulement des moyens financiers du fait de la crise des métiers du social.

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Il ne suffira donc pas de mettre la loi à jour on regard de la réalité des responsabilités au sein de famille. Il faut encore veiller à ce  que la loi s’applique à tous et donc de mettre en œuvre les politiques sociales susceptibles d’accompagner les plus faibles ou ceux qui sont dans les difficultés plus ou moins fondamentales. Un vrai programme sur 5 ou 10 ans !

Il y va intérêt de chacun. Bien évidemment des enfants concernés l’égard l’importance cette séquence pour leur vie à venir,  mais tout aussi est sûrement pour leurs propres enfants dont nombre  ne manqueront pas de payer les conséquences des accidents de la vie de leurs parents. Il y va aussi de l’intérêt de la société dans la mesure ou des enfants objectivement délaissés, soit pour n’avoir pas de parents de référence, soit pour  déborder d’adultes se prétendant responsables, grandissent seuls au point d’être rapidement dans la toute-puissance, dans le refus de la loi puisque cette loi n’aura pas su les protéger comme enfant.

Plus que jamais il est donc urgent de se consacrer à cette première ligne de protection de l’enfance qui est la protection familiale. À défaut il ne faudra pas s’étonner que les services sociaux déjà débordés (cf l’appel des présidents de conseils départementaux qui vient d’être rendu public) soient sollicités en urgence dans des situations devenues dramatiques et ne puissent  plus faire face avec le lot de drames qui vont en résulter. Ils en seront discrédités . Ces situations ne manqueront pas de se déverser sur une justice elle-même submergée et dont on attend – cf les discours publics de toutes parts – qu’elle assume la sécurité y compris en hésitant pas à sanctionner les auteurs mineurs.

Se mettre à jour sur ce dossier relève d’un bon sens largement partagé. Les affrontements sur vivre en famille sont largement – pas totalement dans certains milieux intégristes – dépassés. La pluralité des situations permet de se concentrer sur le tronc commun les responsabilités. On doit donc pouvoir disposer du consensus politique – un cas suffisamment rare pour être relevé et mis en exergue ! – nécessaire pour avancer si on prend en considération les trois axes relevés.

Quitte à ajouter une dernière condition valable ici plus qu’ailleurs : faire dans l’instant et sur la durée  une pédagogie de ces règles.  Par-delà les responsables publics et les professionnels une large mobilisation s’impose pour, non seulement, affirmer les termes de la loi, mais en développer le sens. Dans les nouvelles générations de parents nombre ont vécu des parcours familiaux chaotiques. Il n’est pas inutile de rappeler publiquement les poutres maitresses de notre dispositif familial. Plus qu’ailleurs les règles de la République sont supérieures aux normes morales, religieuses ou coutumières. Pour le coup la musique ne doit pas être celle d’un rappel à l’ordre et de menace mais d’information et de soutien à travers les réseaux de solidarité professionnels  mobilisables.

Osera-t-on affirmer que ce dossier est prioritaire? Socialement, mais aussi politiquement pour ne pas avoir à multiplier des services sociaux ou judiciaires en grande difficulté quand les finances publiques sont tendues et les professionnels eux-mêmes en souffrance et dépassés.

Bref, d’un mal – culpabiliser à tort les parents – peut bien résulter un bien – ce à quoi nous appelons depuis deux décennies-! Chiche. Rien n’est joué.

 

1  Seuls les députés Verts ont tenté en 2014 dans la loi Autorité Parentale et Intérêt de l’enfant (API) restée en suspens de faire voter les adaptation juridiques qui s’imposaient. Le rapport lui-même n’a même pas été lis en débat par des pouvoirs publics obnubilés par le combat autour de la loi sur le mariage pour tous.

2 – On n’ignorait pas l’inceste, mais on ne savait pas comment l’aborder via la puissance publique. Surtout en a réalisé l’ampleur et mesuré l’impact sur la vie des victimes seulement depuis 5 ans

3 – Quand Nicolas Sarkozy et Nadine Morano sa ministre de la famille estimaient qu’on était ici dans le champ de la sphère privée

4 – En suivant en 28° position l’Appel du Conseil de l’Europe de 2010

5 –Art. 7 al ? 1 : L’enfant est enregistré aussitôt sa naissance et a dès celle-ci le droit à un nom, le droit d’acquérir une nationalité et, dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux ».

6 – La pratique du saut élastique est-elle un acte de la vie courante ?  On peut penser que non, mais le débat est ouvert.

7 – Certains n’hésitent pas de vouloir en venir à une responsabilité pénale des parents du fait de leur enfant au mépris d’une de nos grands principes juridique qui veut qu’on ne puisse être pénalement repréhensible que des faits commis personnellement. L’article 227-17 CP vise déjà la carence personnelle du parent

8 – Conf billet précédent consacré au rapport du sénateur Bonne adopté le 5 juillet 2023

Un rapport sénatorial sur la protection de l’enfance pour retrouver l’esprit de la loi

Indéniablement le rapport adopté 5 juillet 2023 par la commission des affaires sociales du Sénat sur l’application des lois relatives à la protection de l’enfance mérite d’être lu et débattu, non seulement par tous les responsables publics et associatifs, alors encore par les professionnels, les journalistes et en tout responsable de la société civile. (1)

Le sénateur Bernard Bonne, rapporteur pour la Haute Assemblée du projet de loi devenu la loi du 7 février 2022 n’avait pas manqué de s’interroger au passage sur la multiplication dans la dernière période des textes législatifs sur la protection de l’enfance quand, dans le même temps, les critiques sérieuses et fondées venues de toutes part, relayées par les médias, se multipliaient à l’égard de ce dispositif. Nombreux sont de ceux qui dénoncent un dispositif en grande tension voire carrément à bout de souffle, prêts à jeter le bébé et l’eau du bain quitte à négliger ses réussites.

Il se concentre donc sur les lois du 5 mars 2007, 16 mars 2016 et 7 février 2022  en observant qu’elles son loin d’avoir produit leur effet (2)

Un constat majeur et fort
D’évidence ces textes, par-delà les reproches ponctuels qui peuvent leur être fait sachant que dans ce domaine la loi ne sera jamais achevée, ne sont pas en cause. Chacun tente d’apporter son lot d’améliorations plus ou moins essentielles et de réponses aux dysfonctionnements régulièrement relevés.

Mais le rapporteur de relever nombre de points sur lesquels encore aujourd’hui telle ou telle disposition n’a pas été mis en œuvre ! Au point de faire le constat, jamais affiché aussi fort surtout de la part de parlementaires quand les propositions de loi se multiplient, que le temps est venu d’un moratoire législatif – sauf urgence motivée sur tel point. Dans la période qui s’ouvre l’enjeu doit être de se consacrer à la déclinaison concrète de textes adoptés, généralement à l’unanimité, par la représentation nationale.

Encore faut-il s’interroger sur les blocages, les résistances, tout simplement les difficultés rencontrées au quotidien ou plus fondamentalement pour décliner les orientations législatives.

Dépasser la critique.
C’est le lot de l’exercice auquel on se livre ici que d’être critique. En l’espèce critique de la critique même partagée. On ne pourra pas y échapper quitte à être subjectif, mais on se doit, ne fut-ce que pour être crédible, de saluer l’originalité de la démarche, la qualité du travail, la pertinence en général des analyses. On pourrait disséquer ce document passionnant en ce qu’il restitue les exigences législatives au fur et à mesure de leur introduction et s’attacher aux nombreux retards à l’allumage relevés par la Mission. On préfèrera s’attacher à ses limites ce document pour pousser encore la réflexion. Dès lors dans cette critique on s’attachera volontairement à l’approche politique, en plein ou en creux , de ce travail parlementaire tant il est vrai que la loi est d’abord un acte politique – le droit est au  des projets et des valeurs – et le élus des politiques. Ils entendaient exercer leur mission politique de contrôle de la mise en œuvre de la loi. C’est sur ce registre qu’il faut nouer le dialogue avec eux.

Un travail solide, sévère parfois à l’excès à hauteur des attentes
Force est de reconnaître que l’exercice se déroule d’une manière passionnante dans un document facile à lire et très documenté à la fois par la connaissance des textes, par des auditions ou encore des déplacements de terrain qui complètent la culture personnelle de la protection de l’enfance des rédacteurs.

Le rapport peut se montrer sévère à l’égard des uns comme des autres. Etat, Départements ou professionnels en prennent pour leur compte. Parfois à l’excès ! Ainsi il a raison de rendre l’Etat, en l’espèce le gouvernement responsable du retard pris dans l’application de la loi du 7 février 2022 en dénonçant l’absence de nombreux textes d’application. Charlotte Caubel nommée secrétaire d’Etat après l’adoption de la dernière loi entendue assume la critique malgré tous les efforts déployés dans un contexte de remaniement et de COVID pour concrétiser cette foultitude de textes réglementaires dans le respect des procédures applicables. Le rapport est aussi intéressant – et là-encore la ministre lui en donne acte – en relevant d’une manière très précise les carences du travail législatif gouvernemental qui n’a pas excellé dans les études d’impact. D’où la difficulté pour l’adoption des textes d’application et pour les financements induits par la réforme.  De fait aussi un peu d’amateurisme comme la disposition qui concerne les Outre Mers.

Tout simplement la mise en œuvre de certaines dispositions se heurtent à des résistances culturelles, donc lointaines et profondes. Elles ne peuvent pas être dépassées par le simple vote d’un texte de loi, aussi fort soit-il. Par exemple le rapporteur s’étonne encore aujourd’hui que, dans bon nombre de juridictions, les enfants ne soient pas entendus personnellement par le juge quand des mesures essentielles pour eux se profilent. Pourtant cette audition devrait aller de soi : c’est un grand principe fondamental du droit universel que toute personne concernée – l’enfant est une personne – par une mesure susceptible de lui faire grief soit entendue personnellement, a fortiori quand elle le demande par le décideur, magistrat ou non. Dès lors on n’aurait même pas dû à avoir à légiférer sur ce point. Et la loi votée les résistances n’ont pas disparu partout, d’autant qu’aucune sanction explicite n’a été prévue par le législateur même si on peut penser que la cour d’appel sanctionnerait cette abstention.

Le rapporteur admet aussi que le législateur emporté par son élan a pu faire preuve d’angélisme au regard des moyens pas disponibles et mobilisables. Par exemple en voulant systématiser l’offre de mentorat, de recours à un administrateur ad hoc ou en condamnant l’accueil hôtelier. Certes ici des programmes impulsés par les conseils departementaux se sont multipliés, mais pas à due concurrence sans compter que le dossier Mineurs non accompagnés (MNA) est reparti à la hausse. De même pour la non-séparation de fratrie voté en 2022 pour la 3° ou 4° fois  qui exige des équipes spécialisées aujourd’hui peu disponibles malgré les efforts pour promouvoir les « villages d’enfants ».

Autre exemple le fait, principale mesure de la loi de 2022, que fréquemment on résiste à rechercher une alternative dans l’environnement de la famille à l’accueil institutionnel d’enfants appelés à quitter leur domicile. De fait la  démarche suppose un certain état d’esprit et une capacité à sortir des rails. Certains l’ont de longue date ; d’autres doivent l’acquérir. D’où effectivement l’importance de la formation comme y appelle le rapport, mais il faut aussi mettre en œuvre un réel suivi éducatif de ces accueils non institutionnels. Cela suppose là-encore des équipes spécialisées et des budgets appropriés.

Admettons que les torts soient partagés.

A l’inverse le rapport relève que des dynamiques vertueuses se sont mises en place à l’initiative de nombreux barreaux et de magistrats comme de désigner systématiquement un avocat pour chaque jeune quand la loi en en ouvrant la possibilité ne l’imposait pas.

Des subtilités qui méritent d’être relevées
Les avancées ou limites peuvent se trouver dans les détails qui ne sautent pas aux yeux du profane. Ainsi, pour y appeler depuis des années, on se réjouira des efforts sur l’ensemble du texte pour ne pas reprendre le concept classique de placement d’enfant, mais de préférer parler de l’accueil des enfants: « On place un objet, on accueille une personne ! » Puisse cette posture du législateur être suivie par tous et qu’on ne parle plus d’enfants « placés » !

En revanche on continuera à s’étonner que les parlementaires ne trouvent toujours pas, ne fut-ce que par une incise dans leur rapport ou sa présentation, à tenir la borne de 21 ans concernant les jeunes adultes pour dépassée car datée du temps où Giscard d’Estaing a brutalement et à juste titre abaissé la majorité civile de 21 à 18 ans : quel est aujourd’hui le sens sociologique et politique de ce seuil ?

Mu par l’importance de la cause des enfants, posture louable, le rapport ne semble donc admettre aucun retard notamment sur le dernière loi de février 2022 quand malheureusement, de facto sur un texte aussi riche, il faut du temps pour « irriguer» l’ensemble des pratiques et en réunir les conditions. A preuve les difficultés à installer les Cellules de recueil des informations préoccupantes CRIP (loi de 2007) ou à développer le Projet pour l’enfant (lois de 2007  et 2016).

La préoccupation est d’autant plus louable qu’elle est rare : le législateur se contentant souvent de voter la loi.

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Un moratoire ou un statu quo pour agir réellement
Comment ne pas partager alors la conclusion majeure de ce travail: une pause législative s’impose. Les termes du dispositif sont désormais bien posés avec des objectifs clairs pour chacun  et des outils techniques et juridiques mobilisables pour répondre au quotidien aux situations rencontrées, mais également pour développer une politique nationale et locale. Dès lors on ne doit plus avoir l’ambition de «réformer » …. au moins à court terme. Seules à la marge, des adaptations peuvent s’imposer. Il s’applique d’ailleurs cette règle en n’avançant qu’une demi-douzaine de préconisations d’ordre général.

Sacré constat de réalisme, empreint d’humilité, pour un législateur que d’appeler à ne pas changer la donne quand se multiplient des propositions de loi en ce domaine dont certaines (3) n’hésitent pas à rebattre carrément les cartes en revenant sur la décentralisation des années 82/84.

Dans le cadre institutionnel actuel
Reste aussi à interpréter et à tirer les conséquences de cette préconisation. En creux on doit comprendre que pour le rapporteur, cautionné par la Commission des affaires sociales, la mobilisation à laquelle on appelle l’Etat ne doit pas aller jusqu’à ce qu’il reprenne pleinement les règles. Le message émané de la Chambre des représentants des collectivités territoriales est donc fort. (4)

Ceux qui dénonçaient un système à bout de souffle et l’échec des départements pour appeler à une recentralisation en sont donc pour leurs frais. L’enjeu n’est pas de changer la loi et de l’appliquer en en réunissant les conditions les moyens (5).

On regrettera alors que le rapport n’ait pas abordé de front cette question pour revendiquer l’attitude adoptée. Une posture décentralisatrice explicitement assumée et argumentée aurait fait polémique, mais elle aurai aussi permis de percer l’abcès. Ce n’est pas la décentralisation qui est en cause, mais la lecture qu’on en a faite : l’Etat n’était pas dégagé de toute responsabilité par les lois de 83 et 84. On entrait dans un régime de co-responsabilité. Il aurait dû en prendre conscience plus tôt. Il est allé un peu vite en besogne poussé qu’il était à se recentrer sur ses missions régaliennes et négligeant que la protection des personnes constitue une de ces missions. L’échec relatif de la protection de l’enfance ne repose pas sur les seuls départements ; l’Etat a sa responsabilité pour ne pas avoir suffisamment abondé les crédits départementaux via la DGF, mais aussi faute d’avoir assumé ses propres responsabilités dans le domaine comme le relève le rapporteur notamment à l’égard des enfants confrontés au handicap.

L’Etat désormais confronté à une sérieuse crise de finances publiques est en difficulté à vouloir donner de la cohérence aux politiques de protection de l’enfance territorialisées et à tirer vers le haut l’ensemble du dispositif. Comment penser lui redonner une compétence sur le tout quand il peine à assumer une partie et qu’il s’est dépouille de son administration! Au passage on oublierait que les choses n’étaient pas toutes roses avant 1982/84. Déjà sous l’égide de l’Etat il y avait nombre de disparités comme celles relevées aujourd’hui. Il eut été utile de le rappeler

On reviendra sur cette question de la gouvernance de la protection de l’enfance pour retenir cette préconisation première : le souci de ne pas rebattre les cartes mais de faire jouer à chacun le rôle que la loi lui accorde dans le cadre institutionnel actuel. Ce point est essentiel et on le partagera.

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Et les causes ?
Le rapport se contente fréquemment d’énoncer des carences sans tenter de s’attacher à les expliquer, rendant alors difficile l’exercice de les dépasser.

Ainsi pour les limites relevées à la mise en œuvre du projet pour l’enfant, disposition majeure et révolutionnaire de la loi du 5 mars 2007. Révolutionnaire parce que l’on demande désormais à l’Aide sociale d’enfance (ASE) de ne pas se contenter de gérer la situation présente, notamment en accueillant l’enfant dans les meilleures conditions possibles, mais de se projeter dans l’avenir en y associant les parents et aussi l’intéressé. Les services sociaux qui déjà qui n’ont pas été préparés à cette démarche l’ont vécue comme une nouvelle contrainte purement paperassière et formelle s’ajoutant à celles imposées notamment par la loi médico sociale de 2002 quand ils sont dans une tension souvent extrême, plus portés à agir qu’à écrire. On oublie de rappeler que l‘enjeu n’est pas tant le document lui-même que la démarche de se projeter pour tenter de revenir au droit commun et ensuite qu’il ne peut pas y avoir d’évaluation sans avoir initialement fixés des objectifs. Preuve au passage – leçon majeure du rapport – qu’il ne suffit pas de voter une disposition législative, mais qu’il convient d’en faire la pédagogie dans l’instant … et sur la durée.

Quelques très bons élèves, déjà en pointe, se sont saisis de l’instrument ; d’autres studieux respectent formellement l’innovation législative pour ne pas se faire taper sur les doigts, la plupart prétextent ne pas avoir de temps à perdre ! Exemple typique d’une préconisation pour laquelle il faudra pas seulement une formation technique, mais une explicitation politique Le rapport eut pu être une occasion de repréciser le sens de la disposition législative – lutter contre l’institutionnalisation -.

De là même manière on regrettera que sans remettre en cause la réorganisation des compétences publiques de 1983-84 (cf. supra) au risque de surprendre, quand lui-même dénonce à longueur de lignes les disparités territoriales, il ne la justifie pas politiquement. On regrettera qu’il n’assume pas explicitement que les lois de décentralisation appelaient par nature à des disparités territoriales sur les politiques suivies avec pour objectif, en s’attachant aux spécificités locales, de permettre partout sur l’ensemble du territoire et à tous l’accès aux droits fondamentaux. Une différence des politiques territoriales au service de l’équité partout !

Cela supposait que soient rappelés les point fondamentaux et les droits applicables sans débat sur l’ensemble du territoire quitte à ce que l’Etat, via le préfet joue un rôle de contrôle. Par exemple, le droit de l’enfant à un revenu décent – conf. la CIDE – et donc pour les familles de disposer d’allocations mensuelles ou de secours d’urgence en fonction des circonstances. A fortiori quand la compétence est d’Etat comme le droit de l’enfant de tout enfant à être entendu par ceux qui décident de son sort et bien évidemment assisté à la hauteur de ses besoins.

Cela supposait encore que l’Etat joue son rôle de contrôle et déjà celui d’incitateur ou de facilitateur. Trop longtemps il ne l’a pas tenu se contentant de faire la loi. Dès lors l’équilibre recherché n’a pas été atteint.

De fait pour certains départements la protection de l’enfance n’est pas une priorité par absence de sensibilité à cette problématique ou par choix politique. Le rapport ne le cache pas. Reste que l’Etat n’a pas véritablement assumé jusqu’à peu son rôle correcteur se contentant de faire de la loi … en haussant le niveau d’exigence sans dégager, sinon symboliquement, les moyens adaptés à ses nouvelles attentes. Ce n’est pas la décentralisation qui est en cause ici, mais le fait de ne pas en avoir respecté ses termes.

Ce n’est depuis peu qu’il a pris une démarche incitative à travers une approche contractuelle. Pour intéressante cette démarche si elle est maintenue sera insuffisante si l’Etat au nom des enjeux collectifs n’apporte pas un soutien technique pour enclencher des évolutions tenue pour essentielles, voire s’il ne met pas à disposition des opérateurs publics et privés les données nécessaires pour évaluer les besoins et la qualité des réponses apportées. A juste titre avec le rapporteur on peut attendre qu’à terme le GIP Enfance Protégée mis en place via la loi de 2022 joue ce rôle … s’il en a les moyens et surtout s’il salut créer une dynamique de co-construction. Il est trop tôt pour en juger la structure prend à peine ses marques.

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L’enfant au coeur
On regrettera de ne pas voir condamné le fait d’opposer l’enfant à la famille quand l’enfant fait la famille. Sans enfant on parle de ménage. Il en est au même titre que les parents et réciproquement. La loi de 2016 n’était pas familialiste ; elle avait le souci en aidant a priori les familles de garantir le droit fondamental dans notre culture de tout enfant de vivre à priori avec les siens, a priori ses géniteurs, quitte si malgré l’étayage proposé ne peut répondre à ses besoins, de lui en offrir une autre qui a vocation à devenir la sienne par l’adoption.

C’est encore une erreur dans laquelle pour le coup ne tombe pas le travail sénatorial à l’inverse d’autres travaux parlementaires, mais surtout nombre d‘intervenants publics de résumer l’ASE à l’accueil des enfants ; s’en est une autre que de négliger les parents avec lesquels on va devoir travailler dans l’intérêt même l’enfant. Dans l’immensité des situations l’ASE doit faire avec des parents. Désormais seuls 3000 enfants sont pupilles de l’Etat quand ils étaient 150 000 en 1900 pour une population de 26 millions d’habitants quand l’ASE « suit » 370 000 enfants et jeunes. L’immense majorité vivent à leur domicile en famille ou ont des parents dans leur environnement avec lesquels comme écrit dans notre corps juridique ils ont vocation à revenir vivre. Les mots ont un sens  que l’on a tendance à escamoter : on se situe dans une procédure -administrative ou judiciaire – d’assistance éducative et non pas de remplacement de l’environnement familial. Il est dommage que le rapport qui s’évertue à faire la pédagogie ait negligé de réaffirmer fortement cette poutre maitresse, là encore en lui donnant du sens.

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L’arrière-fond souvent négligé
Reste aussi des questionnements fondamentaux qui ne sont pas abordés ni même esquissés même si on peut prétendre qu’ils ne sont pas au cœur du débat vu du côté du législateur.

Ainsi comment se contenter d’observer que le nombre d’enfants suivis et bien sûr d’enfants accueillis a singulièrement augmenté sur deux décennies (29% de 2007 à 2021 avec une hausse de 39% des accueils).

Si l’on défalque les 27 000 MNA présents en fin d’année sur 210 000 accueils on est quand même bien au-delà des 140 000 accueils des années 2000 où les MNA comptaient peu. L’institutionnalisation des enfants nés en France déjà élevée ne décroit donc pas. La population de référence n’ayant pas augmenté – baisse des naissances oblige -, on observe donc un échec de la démarche de désinstitutionalisation qui peut avoir une double explication. D’abord les carences de l’appui apporté dans la dernière période aux familles fragiles pour les étayer et éviter les ruptures familiales ou/et le fait que l’on se contente encore trop souvent d’accueillir un enfant sans travailler sur les étapes suivantes le retour au domicile ou une rupture du lien.

Le rapport se contente d’un constat sans tenter d’en analyser les causes. Cette lacune dans la démarche est d’autant plus préoccupante qu’il relève l’augmentation récente de l’accueil des très jeunes enfants. Comment expliquer ces situations ? Par un durcissement des conditions de vie dans certaines familles plus ou moins en lien avec les périodes de confinement? Est-ce aussi la preuve la carence des services de proximité que nous relevons depuis des années en avançant que sans soutien social et psychologique nombre de jeunes familles livrées à elles-même ne manquant pas d’exploser et des enfants en difficulté en bas âge de d’être très tôt en conflit avec la loi.

Outre le problème conjoncturel posé on doit d’ores et déjà s’interroger sur le devenir de ces enfants. Vont-ils passer toute leur enfance à l’ASE ou va-t-on s’engager délibérément dans une stratégie de délégation d’autorité parentale ou de rupture du lien parent-enfant ? Ont-ils une perspective raisonnable de retrouver leur place dans leur famille ?

Certes  la Mission pointe des dossiers qui exigent des travaux spécifiques comme le sujet MNA ou l’évolution du devenir des assistants familiaux, mais il en néglige qui pour le coup relevent de sa compétence comme la clarification attendue des responsabilités parentales. La première ligne de protection de l’enfance est familiale et que le législateur est en retard d’un train pour prendre en compte les évolutions les plus récentes des pratiques familiale comme la reconstitution des familles après la séparation du couple parental géniteur. Ou encore de ne pas affirmer le droit de l’enfant à voir sa double filiation biologique établie.

On ne reprochera pas au rapport de ne pas apporter de réponses mais de ne pas  identifier pleinement  les questionnements et les points sur lesquels le législateur serait légitime d’avoir de moyens d’analyse pour éventuellement intervenir.

La judiciarisation, un héritage culturel ?
Observons que quand il tente l’exercice de comprendre il peut être amené à déraper. Ainsi s’agissant de l’échec de la démarche de déjudiciarisation engagée en 2007 en posant alors explicitement le principe jusque-là sous-entendu que l’intervention judiciaire devait être subsidiaire et n’intervenir que lorsque l’action sociale avait touché ses limites

Le rapport fait certes preuve d’une rare lucidité en relevant que l’intervention judiciaire rassure souvent les familles – ce qui au passage interroge sur l’image que l’administration sociale a encore aux yeux des usagers -, mais aussi les acteurs sociaux qu y trouve une référence.

En revanche on est surpris de voir invoqué « la difficulté culturelle de la protection de l’enfance à s’abstraire de l’intervention judiciaire »! Le législateur en oublierait la Constitution qui veut qu’il ne puisse être porté atteinte à l’état des personnes que par la loi et par la justice ! La judiciarisation n’est pas un héritage culturel de convenance, mais répond à l’un des ressorts de l’état de droit. Ajoutons que le Sénat aurait pas dû jeter un œil sur ce qui se joue en Grande-Bretagne et dans certains pays du Nord de l’Europe où une décision d’intervention sociale pouvant aller jusqu’au retrait de l’enfant de son domicile relève a priori de la seule autorité administrative avec un contrôle judiciaire théorique plusieurs mois plus tard. Ce qui est présenté comme une vieille lune est en réalité un ressort fondamental de notre dispositif pour prendre en compte le droit de l’enfant à vivre parmi les siens au passage désormais consacré par la Convention internationale de l’enfant ratifiée par la France.

Le rapport aurait même du relever qu’il est normal que la majorité des enfants confiés sur le soit sur décision de justice car  les juges ont à connaitre des situations par définition conflictuelles et donc les plus dures. De même  il aurait pu être rappeler que le juge est le pilote de la réponse en assistance éducative et que l’ASE est alors prestataires de service.

On peut aussi être frappé par le manque de recul même après coup, une fois la loi votée, sur les postures adoptées. Ainsi sur l’accueil hôtelier ou par un tiers on retrouve le même besoin d’accompagnement social, sinon judicaire, de l’enfant et de ses parents appelé via une prise en charge administratives ou judiciaire à quitter le domicile familial. Il doit obligatoirement faire l’objet d’un suivi social ne fut-ce que pour à terme tirer les leçons de la situation, inciter à un retour en famille ou à une clarification de la situation juridique. Concrètement ce n’est pas l’accueil hôtelier d’un enfant ou d’un jeune qui pose problème, mais le fait qu’il soit déposé à l’hôtel dans le cadre d’une mise à l’abri sans suivi social !

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Dernière critique majeure, mais en fait première : le rapport minimise la dimension humaine de l’action sociale.

Il ne la nie pas car il relève la crise des recrutements – en incriminant Parcourup et le peu d’attractivité des métiers – , mais à nos yeux il ne la prend pas à sa juste dimension alors que ce facteur est essentiel avant la carence de certains moyens matériels. Historiquement, on a juste titre professionnalisé l’action sociale … sans pour autant donner aux travailleurs sociaux le statut qu’ils méritaient au titre de la difficulté de leur tâche et de la gratitude qu’on leur devait. A preuve la bourde du Grenelle du médico-social à la suite des périodes de confinement.

Or il nous faut au plus tôt retrouver des professionnels qui soient aussi des militants du social, des femmes et des hommes, engagés prêts à pousser la loi pour garantir au quotidien les droits des parents et les enfants.

Avec soyons lucides en arrière-fond une crise fondamentale de l’engagement. Il ne suffira pas d’avoir en nombre des professionnels mieux formés techniquement. Il faut retrouver des militants du social. De même faudrait-il s’interroger sur la capacité des travailleurs sociaux à mobiliser les compétences civiles pour ne pas faire à la place mais accompagner sur la durée parents et enfants et mobilisés les dispositifs de droits communs y compris les réseaux de solidarité.

Cette question est cruciale. Un chantier a été ouvert par les pouvoirs publics (6). Ses conclusions et les décisions qui s’en suivront conditionneront l’effectivité de la protection de l’enfance à échéance de 5 à 10 ans.

Des manques
Quitte à prendre la mesure globale de l’état du droit en protection de l’enfance, on regrettera aussi l’absence de précisions ou à tout le moins de tentative d’approfondissent sur des concepts majeurs. Ainsi que doit-on entendre par gouvernance nationale par-delà ce qui se fait actuellement? On aurait pu saluer l’existence d’un secrétariat d’Etat qui identifie l’enfance comme sujet politique , qui plus est rattaché au premier ministre – une première dans l’histoire de France – et en souhaiter la pérennisation; ou saluer la délégation aux droits des enfants créée à l’assemblée (mais pas au Sénat !) ; ou encore se réjouir de la création d’un Comité interministériel de l’enfance. La gouvernance ne peut pas se résumer à la création du GIP auquel s’attache le rapport et du Conseil national de la protection de l’enfance rénové. Le GIP ne décide de rien. Il est au service des opérateurs publics. Par l’approche retenue on laisse penser au lecteur que les chose sont notablement changé quant aux compétences. Ce qui est faux.

De même quitte à l’évoquer à travers un raté dans l’écriture de la loi de 2022 le rapport aurait pu – aurait du – s’attacher à appeler à un débat sur l’état de la protection del ’enfance dans les Outre Mers.

Et puis last but not least, quitte à faire de la politique il aurait pu appeler l’Etat et les collectivités territoriales à une conférence de consensus sur l’état des services de proximité de soutien aux enfants et aux parents quand ces services gérés par l’un et par les autres sont actuellement au rouge. Il s’agit non seulement de rehausser le niveau de prestations mais d’articuler leurs interventions autour d’un accompagnement global social et médical social afin de se donner de meilleures chances de faire baisser la pression sur le dispositif de protection de l’enfance.

Ne reste-t-on pas dans l’incantation ou l’utopie quand on appelle l’Etat à faire plus. Peut-être, le peut-il financièrement, mais l’essentiel n’est pas là : il faut sur le terrain les personnels et les outils pour intervenir surtout lorsqu’on incite à multiplier les contrôles dans les structures. Avec quels moyens humains quand depuis la RGPP les préfets sont esseulés privés d’une administration d’intervention ? Charlotte Caubel admet elle-même avoir échoué jusqu’ici flécher des créations de postes. Ici il faut reconstruire.

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On aura compris que ce rapport ambitieux est passionnant y compris par les limites que nous lui trouvons car il tente d’éclairer avec un certain recul ce qui se joue dans le champ de la protection de l’enfance depuis trois décennies.

Il déborde de bon sens en appelant chacun à sa place à jouer sa partition – et déjà l’Etat dans ce qui lui est alloué notamment le handicap en regrettant que qu’il omette de mentionner la santé scolaire et le service social scolaire, la psychiatrie infantile, la pédiatrie en souffrance. Il a raison d’en appeler à des politiques territoriales réfléchies et concertées avec des temps et des lieux d’échange et de bilan. Son rapporteur était légitime, pour en être à l’origine, d’attendre le meilleur des comités départementaux de protection de l’enfance qui vont être expérimentés dans une dizaine de départements sur la base de la loi de 2022. Il a raison encore d’en appeler à un surcroit de formation, mais il on l’a dit il faut plus que des techniciens.

On voit donc que le parlement a fait le plus facile – la loi – et les moyens (humains, financiers, culturels) mobilisés pour améliorer le dispositif sont objectivement à la hausse. Pour autant les résultats – mais que tient-on pour un résultat positif ? – ne sont pas encore au rendez-vous. A supposer que rapidement chacun – et déjà l’Etat – accepte de se mettre en ordre de marche il faudra du temps pour qu’à législation stable ses termes essentiels ses dispositifs innovants se déroulent sur l’ensemble du territoire … si on réussit à mobiliser les acteurs nécessaires.

Mais on retiendra dans l’esprit de l’exercice qu’il ne s’agit pas de réunir seulement plus de moyens à tous les niveaux il faut aussi faire preuve de la pédagogie de la loi en revisitant régulièrement et publiquement l’esprit des lois.

Le rapport et sa critique démontre qu’il ne suffit de sauter sur sa chaise comme un cabri en criant « L’Etat, l’Etat, l’Etat ! Des sous, des sous, des sous ! » On est loin du café du Commerce. Ce n’est pas là le moindre mérite du travail parlementaire. C’est de la belle ouvrage parlementaire au sens noble du terme.

L’exercice devra être refait sous les 5 ans, le temps nécessaire pour que la dernière loi ruisselle. D’ici là il serait utile de se doter d’un club parlementaire transpartisan qui réfléchissent à durée à cette problématique de la protection de l’enfance sinon des personnes vulnérables dans toutes ses dimensions associant à des parlementaires des journalistes et spécialistes nationaux et étrangers par de là les scandales et les effets de mode.

En attendant il serait opportune de repondre à l’attente de tous ces responsables départementaux qui demandent des Etats généraux de la protection de l’enfance. (6)

La protection de l’enfance doit être mise en débat, sur ces carences ou limites, mais encore  sur ses succès, sans horions ou injures, quitte à être véhéments et subjectifs, donc injustes. La cause mérite ces débordements. Ce travail parlementaire y contribue.

 

1 – Références. Rapport 837 – https://www.nossenateurs.fr/document/20222023-837 avec une synthèse.
2 – Quitte à parler de loi fondatrice qu’il en oublie celle du 6 juin 1984 qui avait reconnu les parents et les enfants concernés par l’aide sociale à l’enfance dans leurs droits le droit d’être informé de ces droits le droit d’être assisté, le droit de l’enfant à être entendu,  le droit à des recours).
3- Proposition du sénateur Xavier Iacovelli de janvier 2022 visant à expérimenter une recentralisation de l’ASE
4 – Edouard Philippe en 2018 avait – à juste titre – refusé d’étatiser la prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés tenus à ce titre comme des enfants en danger pour ne pas mettre en place un double dispositif de protection de l’enfance qui eut été supporté la critique d’être discriminant
5 – Discours qui a pu être tenu, sans être entendu, dans le champ du traitement de la délinquance juvénile où l’enjeu n’était pas tant de disposer d’un code de justice pénale des mineurs que de mettre en œuvre réellement l’ordonnance de février 1945 ; quelle différence entre une liberté surveillée préjudicielle non exécutée hier et au jourd’hui une mesure éducative provisoire non mis en œuvre ?
6 – https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/pour-la-protection-de-l-enfance-nous-appelons-a-des-etats-generaux-en-2024_222444.html